Deník Marie Bashkirtseff

Les Tchoumakoff à dîner hier.
Hier aussi j'ai reçu la dépêche suivante de Poltava: -
"Toute la noblesse vous présente en nos personnes ses félicitations à l'occasion élection unanime de votre père. Buvons votre santé. -Abaza, Manderstern.
Abaza est celui que j'ai connu en Russie, le plus gros bonnet de Poltava après l'avoir été à Pétersbourg et Odessa.
Manderstern est le maréchal de la noblesse du gouvernement comme mon père l'est du district de Poltava.
Saint Amand a déjeuner avec nous.
Voici ma réponse télégraphique, vous comprenez [Rayé: il faut être poli], il faut [Rayé: ne pas] montrer que les affaires de M. Baschkirseff ne me touchent pas mais en même temps il faut remercier ces messieurs et "notre bonne noblesse de Poltava", il faut me montrer polie car les affaires de famille ne regardent personne et puis c'est une sorte de... comment dire, c'est presque officiel, c'est pompeux et j'aurai peut-être à poser ma candidature à Poltava quand nous aurons marché en avant., en somme voici :
"Flattée de la gracieuse attention je remercie cordialement les dignes interprètes de la noblesse de Poltava à laquelle je souhaite mille prospérités. " - Marie Baschkirseff.
C'est digne, c'est noble, c'est une dépêche de grand homme et puis ce n'est pas un style télégraphique avec tous les adverbes etc. supprimés. Bref, ma fille tu me fais pitié.
Je relis très attentivement Paul et Virginie et j'excuse volontiers les naïvetés un peu guindées du style dans les descriptions des vertus de ces braves gens. Mais je viens de me payer une séance de bonnes larmes !
Vous savez quand Paul revient de chez le voisin et demande de loin à la négresse Marie: Où est Virginie ? Marie tourne la tête vers lui et se met à pleurer. Et moi aussi. Non, c'est atroce aussi pour cet enfant de revenir et de ne plus la trouver. Alors il court sur le rocher et aperçoit le vaisseau qui n'est plus qu'un point noir...
Là on est pris de rage pour lui. Et je pleure et je pleure ! Et quand Paul dit au chien qui courait devant lui: va tu ne la retrouveras plus jamais ! C'est plus fort que moi. Et la lettre de Virginie où elle envoie des graines de violettes à Paul. Non, mais le moment atroce c'est lorsqu'elle est partie et qu'il regarde le point noir sur l'horizon du haut du rocher. Bernardin de Saint Pierre n'a pas compris lui-même ce qu'il a fait, c'est un passage sublime dans sa simplicité et incomparable comme émotion.