Dimanche 10 octobre 1880
Les Tchoumakoff, la mère et la fille et Saint Amand. Ce dernier reste jusqu'à quatre heures du soir, nous faisons de la musique et il pleure sur "Paul et Virginie". Moi, je comprends cet attendrissement irrésistible. J'ai pleuré très fort en lisant ce livre et la musique de l'opéra me fait pleurer aux mêmes endroits. Impossible de trouver un livre plus simple et plus frappant. Aucun drame, aucun roman, ne produisent autant d'effet, et les scènes de romans les plus déchirantes ne vous causent pas autant de tristesse profonde et de larmes. Il semble que ce soit arrivé, qu'on y ait assisté, qu'on a été soi-même acteur. C'est un chef d'œuvre, c'est sublime, [Mots noircis: et pourtant ce n'est rien] comme style dramatique.Et ce n'est pas la simplicité seule qui fait sa beauté, non.
Enfin c'est sublime. Quand je pense seulement au moment ou Paul voit du [quatre lignes cancellées] haut du rocher le point noir sur la mer, [Rayé: qui est] le vaisseau qui emporte Virginie. Ah ! vraiment je sens quelque chose se déchirer en moi et je fonds en larmes.
Si on lisait ces lignes, on croirait que je blague ou que je suis devenue folle, tellement j'ai une apparence philosophe et frondeuse.
J'ai passé la matinée au Louvre et je suis éblouie. Jusqu'à présent, je n'ai pas compris comme ce matin. Je regardais et je ne voyais pas. C'est comme une révélation. Avant je voyais et j'admirais poliment comme la très énorme majorité de l'univers. Ah ! quand on voit et sent les arts comme moi on n'est pas une âme ordinaire. Sentir que c'est beau et comprendre pourquoi c'est beau, voilà un grand bonheur.
Quand j'ai fait la connaissance de Paul de Cassagnac, je commandais mon papier à lettres à Duchod qui le fait avec dessins, devises, etc. et j'ai voulu avoir une feuille avec Paul et Virginie sous leur feuille. Duchod s'est trompé et a dessiné Virginie noyée. Comme je pensais à Cassagnac en demandant ce dessin vous voyez que ça a été une prophétie.