Deník Marie Bashkirtseff

Berthe à dîner.
Je n'ai pas travaillé cette semaine et l'inaction me rend stupide. J'ai relu mon voyage en Russie et cela m'a beaucoup intéressée. C'est en Russie, après la lecture d'une ovation faite à Cassagnac que j'ai commencé à me monter la tête. En Russie également j'avais lu en partie" Mlle de Maupin" et comme cela ne m'avait pas plu je viens de le relire. Car enfin M. Gauthier est reconnu pour un énorme talent et "Mlle de Maupin" pour un chef-d'œuvre, surtout la préface. Je l'ai donc relu aujoud'hui. La préface est très bien, c'est vrai mais le livre... Malgré toutes... ses nudités, le livre n'est pas amusant, certaines pages en sont simplement ennuyeuses. [En travers : fini, fini]
J'entends des gens qui crient: et la langue, et le style etc.
Eh ! pardieu ! oui, c'est en bon français, c'est d'un homme fort dans son métier, mais ce n'est pas un talent sympathique. Plus tard peut-être je comprendrai pourquoi c'est un chef-d'œuvre, je veux bien même comprendre à présent que c'est très bien mais... c'est antipathique et cela m'ennuie. C'est comme Georges Sand... encore un écrivain avec lequel je ne sympathise pas et Georges Sand a en moins de Gauthier cette vigueur, cette cranerie qui vous donne du respect sinon de l'amitié pour lui. Georges Sand... enfin, c'est très bien.
J'aime mieux Daudet dans les modernes, il écrit des romans mais semés d'observations justes, de choses vraies, senties. On vit là-dedans.
Quant à Zola nous sommes en froid, il s'est mis à attaquer, dans le "Figaro", Rane et... d'autres individualités républicaines avec un acharnement de mauvais goût qui ne sied ni à son grand talent ni à sa grande situation littéraire.
Mais que voit-on dans Georges Sand ? Un roman joliment écrit ? Oui, après ? Eh bien ses romans m'ennuient. Tandis que Balzac, les deux Dumas, Zola, Daudet, Musset ne m'ennuient jamais. Victor Hugo dans sa prose la plus romantiquement folle dans "Han d'Islande" n'est jamais fatigant. On sent le génie. Mais Georges Sand ! Comment peut-on lire trois cents pages de "Valentine" et de "Bénédict" accompagnés d'un oncle, d'un jardinier, que sais-je !
Toujours le nivellement social par l'amour, ce qui est ignoble.
Qu'on établisse l'égalité, c'est admirable mais qu'elle ne soit pas due à des caprices de sexe... La comtesse amoureuse de son valet et des dissertations là-dessus ! Voilà le talent de Gorges Sand. Evidemment ce sont de très jolis romans, de jolies descriptions de campagne... mais je voudrais quelque chose de plus... je ne sais trop m'expliquer... je ne sais trop m'expliquer... Voilà des choses qu'il ne faudrait pas dire, je crois toujours m'adresser à des êtres qui me sont supérieurs et devant qui je crains de dire avec prétention, tandis qu'en général, il n'y a que des médiocres, des inférieurs et ceux-là ne savent jamais gré d'une modestie ou d'un aveu de faiblesse.
Eh bien "Valentine", je la lis en ce moment et cela m'agace parce que le livre m'intéresse assez pour que je le finisse et en même temps je sais qu'il ne m'en restera rien que peut-être une vague impression désagréable, il me semble que cette lecture me rabaisse, je me révolte et je continue car il faut que ce soit aussi assommant que "le Dernier Amour", du même auteur, pour que je n'aille pas jusqu'au bout... Pourtant "Valentine" est ce que j'ai lu de mieux de Georges Sand. "Le marquis de Villemer" que je ne connais qu'au théâtre doit être bien aussi, je crois qu'il n'y a pas de palefrenier, amant de la comtesse.