Deník Marie Bashkirtseff

J'ai envoyé hier à Soutzo la dissertation copiée par un écrivain public. Mais je puis bien le dire c'est uniquement pour moi, il ne comprendra pas et je ne jouirai que du plaisir d'avoir fait un chef-d'œuvre. En voilà un être nul et qui n'a pas plus laissé de trace que je ne sais quoi. Pourtant je suis mécontente d'avoir été maternelle et d'avoir permis qu’en proie à tous ses sots désespoirs, il mit sa tête si ordinaire sur mon épaule.
La petite Miranda vient me voir et nous l'emmenons au Bois et après vers sept heures chez les Gavini mais cela m'assomme. Mais j'ai besoin de billets pour la Chambre demain.
Je fais un petit portrait de Wodzinski. C'est un brave garçon et il est amoureux de Mlle Konchine qui est en Russie depuis quelques jours avec toute la famille. J'ai facilement découvert le sentiment par mille choses presque insaisissables et comme je le lui raconte en plaisantant doucement, il se dévoile encore plus et prend quelque confiance en moi. Il a trente-deux ans mais est comme un enfant en m'entendant lui raconter et qu'il n'a pas eu besoin de dire. Mais il paraît que les parents ne veulent pas, pourtant je crois que les jeunes gens sont d'accord et je lui prédis que cela se fera. Il faut voir alors l'air heureux, le rire fané, la rougeur, pourtant il n'est ni enfant ni bête. On admire beaucoup sa beauté, il est beau en effet.
Il est toujours fourré chez les Konchine, aussi on le plaisante beaucoup sur cet amour mais cela ne serait encore rien; ou on voit qu'il est amoureux c'est dans tout ce qu'il dit, quand même il parle d'autre chose. Et puis ce plaisir enfantin et irrésistible qu'on a à parler de l'Objet ou de ce qui le touche.