Mercredi 9 juin 1880
Vous devinerez le passage de l'article qui m'a fait rougir et pâlir au point que j’en ai encore froid.
Et c'est dans "Le Gaulois" qui commence à être aussi lu que “Le Figaro". Pour ceux qui me connaissent c’est comme si mon nom était imprimé, quant à ceux qui ne me connaissent pas... dame ça leur est égal et à moi aussi. L’article est fait par un ami bien renseigné.
Casimir a raconté un jour qu’il avait été l’amant de la mère avant d’épouser la fille Acard. Toujours A.
Ce matin je pensais justement que j’ai oublié de vous dire qu’à ma dernière visite à la Reine, je l’ai vu là. Nous montions par le côté gauche et il était entrain de causer avec plusieurs hommes, en descendant à droite. Il a salué maman qui lui a rendu son salut très aimablement, je regardais droit devant moi... du reste pour le saluer il aurait fallu tourner la tête. Maman l’avait vu en montant la première partie de l’escalier, aussi voulut-elle monter par la droite mais je me dirigeai à gauche et c’était tout simple, cela se trouvait très près de la porte du salon et puis à droite il y avait tous ces hommes.
J’étais en velours noir, très jolie. Cet article m’empêchera d’aller chez les Gavini pendant trois jours, il ne faut pas qu’ils m’en parlent, et ils m’en parleront sous le coup de l’impression toute fraîche. Pourtant non, Gavini, lui n’en parlera pas par délicatesse, mais entre femmes...
Il croit peut-être que je l’aime toujours, on est si croyant dans ces cas-là.
Il doit tout de même éprouver une sorte de satisfaction d’amour-propre en me voyant... Comme j’étais bêtement enfant et folle quand nous le voyions !
Ah ! si j’avais maintenant le bonheur de rencontrer un homme supérieur, ce n’est pas moi qui le gaspillerais... Ce n’est pas que je prenne à la lettre l’article de ce matin, vous savez que je ne crois en personne et n’ai confiance en rien et suppose tout ce qu’il y a de plus vilain partout. Les premiers jours de notre amitié avec les Gavini j’ai pensé que Madame m’espérait pour maîtresse à son mari et lorsqu’Antoine revenu des Courses citait les noms des amis de Madame, j’ai pensé que l’on citait des noms connus pour m’éblouir. Ainsi, vous le voyez, il n’y a pas d’infamie que je ne soupçonne et il n’y a pas d’ange que je ne suppose démon déguisé.
Aussi ne faut-il pas trop croire aux vilenies que je puis croire de Cassagnac, il est vrai qu’on en dit... tout le contraire de l’article ami. On a dit que Mme de la Valette l’entretenait, et la Reine d’Espagne et que sais-je des horreurs ! C’est égal en supposant qu’il ne soit pas meilleur que les autres il faut lui savoir gré d’être autrement, d’être quelqu’un... et en admettant même les saletés que l’on dit on peut les oublier en le comparant aux autres... A tous ceux du moins que j’ai vus. En voilà un qui était mon semblable, mon égal, mon... frère. Il m’est peut-être cent fois supérieur mais c’est encore une égalité. On peut être mieux tout en étant de la même espèce, on est égal; quant à Casimir et moi nous allons ensemble comme un âne et un cheval, je suis l’âne si vous voulez, mais nous ne parlons pas la même langue avec lui, c’est ce que je veux dire. Quand il ne me dit pas qu’il m’aime nous n’avons pas de quoi causer et pourtant il n’est ni sot, ni ignorant. Et avec Cassagnac je ne causais pas non plus, je faisais la folle... Quand un an plus tard Blanc m’a revue, il ne pouvait en revenir, comme vous êtes changée et comme vous êtes mieux, comme vous êtes bien !
Vous étiez absolument toquée mais à présent !... Eh bien si ce n’est pas le temps c’est la catastrophe qui a amené cet heureux changement. Je n’écris presque rien quand je suis contente, à moins de rapporter des conversations. Les longues pages viennent quand il y a quelque chose à dire.
J’ai le cœur gros et les yeux qui se rempliraient facilement de larmes. Ce n’est pas à cause du Défunt mais je ne sais au juste quoi... tout et rien.
Il est deux heures de l’après-midi, je vais allez chez Fauvel, je ne suis pas bien... La petite tante et sa mère partent à quatre heures, je leur ai sacrifié mon travail.
Ce soir dîner avec Wodzinsky, Antoine et probablement Soutzo. Comme ces gens-là vont me changer de Cassagnac, de mon frère... ce mon frère m’attendrit aux larmes. Il y a deux ans qu’il est marié...
Je viens de feuilleter les anciens cahiers et je trouve dans le Livre 78, p. 156 les surprenantes lignes que voici : - “Si je traduisais mes pensées avec la brutalité qui me caractérise je dirais: qu’il me tarde donc de me marier pour devenir la maîtresse de M. de Cassagnac.” Abominable pas vrai ?
Je le dis motié riant, mais c’est une vérité abominable, non, pas abominable, mais fou, fou, malade.
J’ajoute: - demain peut-être j’aurai horreur de ces insanités - Oh ! oui, mais je ne me fais pas horreur, j’étais folle. Mais comment expliquer que l’idée même de l’épouser ne me soit jamais venue et que pour l’aimer j’ai... assez, comme cela.
Les deux tantes sont parties, je suis mal, Wodzinsky dîne seul. Je passe la journée à feuilleter mon passé à Cassagnac, pensées diverses... je revis dans ce passé, je ne suis pas à présent, je suis alors.