Deník Marie Bashkirtseff

Vers huit heures arrive Soutzo, qu’est-ce que vous venez faire ici ?
Nous passons une heure et demie à bien rire, ma tante n’était pas là. Je ne voulais pas lui donner la main et il a attendu une heure pour que je la lui donne. Mais je tiens bon, puis des enfantillages, je grimpe sur mon échelle à livres et il essaye de me faire tomber, là-dessus des rires et des cris, si vous ne lâchez immédiatement mes mains je vous ferai mal et j’ai voulu égratigner mais cela m’a paru cruel de faire mal à une créature vivante et je n’ai pu m’empécher de m’écrier très gentiment: Oh ! je ne peux pas.
Il a saisi et apprécié la note:
Oh ! je ne peux pas, oh ! qu’elle est gentille.
Allez-vous chez Mme de Mouzay ?
Non.
Et pourquoi ?
Il fait trop chaud.
Et le grand bonheur de me voir ?
Je le regrette à cause de cela.
Vous ne savez pas vous exprimer. En somme il ne faut jamais faire que ce qui fait plaisir.
Je ne suis pas contente et le lui dis en le traitant d’impoli, de bête.
Ah ! si Mme de Mouzay m’avait écoutée, elle ne vous aurait pas invité.
Comment ?
Mais oui, je lui ai dit que j’avais assez de vous avoir ici, mais elle a dit qu’elle ne pouvait vous faire cette impolitesse.
A dix heures et demie il s’en va et il m’a semblé tout à coup que ma soirée serait manquée s’il n’y allait pas. Je lui ai envoyé dire par Rosalie dans l’antichambre qu'il n’allait plus chez la Mouzay ce serait terrible.
J’irai chez Mme de Mouzay quand il fera froid a-t-il répondu à Rosalie.
Je suis très belle, les cheveux à la Psyché et une robe de gaze orientale, deux roses à la ceinture. En ce moment j’ai une passion pour les roses. La soirée se passe en récits et miaulements. Mais je vais par ci, par là. Julian, Gaillard et d’autres nous tenons sur le balcon, dedans on étouffe. Louis Enault vient me baiser la main, je cause avec sa femme; Mme Crémieux et le député radical avec sa famille. La jeune Marianne se lie avec moi; je lui fais avaler des choses énormes devant Julian et cela m’amuse !
Franchement ce n’est pas flatteur mais enfin je fais sensation. Beaumetz un peintre ami de Caillas en est épaté et ne le cache pas, nous causons peinture.
Le général Jeanningros, belle tête de soldat, de brave, me fait des compliments. Sa famille, des cuisinières. La mère Mouzay est furieuse contre Gaillard et Julian et moi qui avons causé au lieu d’écouter, elle est très comique en menant ses invités comme on mène les forçats au préau.
Une des première faces que je vois en arrivant est celle de Soutzo.
Que vous êtes bête d’être venu, lui dis-je sur le balcon.
Maintenant vous pouvez me donner la main ?
Oui, au fait, bonsoir.
Et quelques minutes après il a disparu, je l’ai cherché après mais il était parti .
Un monsieur Frattin a dit que je devais avoir de vingt-sept à vingt-huit ans et d’autres aussi on été de cet avis. La pauvre Marianne me l’a ingénument avoué.
Quel âge avez-vous ?
Vingt ans.
Juste ? depuis quel mois.
Depuis janvier.
Oh ! que c’est bête et on m’avait dit que vous aviez vingt- six ans. Aussi je me disais, non pas possible, vous portez de dix- huit à vingt ans au plus.
Voyez-vous cela ? Ces bêtes. J’ai toujours pensé et on a toujours dit que le caractère de ma tête était la jeunesse et la mère Gavini dans ses tendresses m’embrasse et me dit que j’ai l’air jeune. Vingt-trois ans (Est-ce que je les parais ? Ah ! fi non.
Ce sont des petits bourgeois qui l’ont pensé à cause de mes manières et de mes paroles, car chez la Mouzay vous pensez bien je les traite de haut en bas.
Si je suis vieille au point de paraître vingt-huit à vingt et un ans. Diable Soutzo pourrait peut-être servir... Bah ! on verra après la saison des eaux où nous nous retrouverons. Il ne me plaît pas du tout mais ce soir il était gentil. En rentrant qu’est-ce que nous trouvons ! La mère de Dina et sa fille, la femme d’Etienne ! Vous connaissez le drame. Après quinze ans de mariage il a lâché sa femme pour Mme Hamsley avec laquelle il voyage et il a poussé l’impudence d’aller s’installer dans mon pavillon à Nice ubi. Sa femme les a surpris.
Elle a filé, lui a juré que des affaires importantes le tenaient attaché à cette femme qu’il n’aime pas, mais qu’elle s’est emparée de papiers compromettants pour nous autres (le sale fourbe ! et le retient par là.)
La petite femme n’est pas forte, elle gobe beaucoup de choses et elle n’est pas encore fixée sur les vrais sentiments de son mari.
La pauvre petite simple ne peut concevoir tant de mensonges, de bêtises et de lâchetés ! Enfin il lui a persuadé de s’en aller à Paris et qu’il viendra ayant tout terminé. C’est insensé.
Nous avons causé jusqu’à trois heures, le jour commence à poindre.
Je me suis amusée ce soir.
Demain dîner chez la Bailleul, je n’irai pas: j’ai dit à Soutzo que je n’irai pas, il m’a répondu qu’il allait ce jour-là chez Mme de Lesseps dîner et passer la soirée.
Il est trois heures et demie, dans une demi-heure on pourra peindre, je crois que je ne me coucherai pas.
Il est quatre heures moins le quart, je viens de faire ma palette et vais faire une esquisse.