Mercredi 19 mai 1880
Il est neuf heures du matin, je pars pour l’atelier mais j’ai besoin de dire que Soutzo me trahit. Pourquoi, comment ? Je ne sais pas. Je me l’imagine parce que j’ai l’habitude de le considérer comme une chose à moi. Aussi il me voit trop, il me voit à la maison, il est naturel que devant du monde il ne reste pas attaché à ma jupe. Pourtant non, il n’y a ni trahison, ni rien il ne m’aime pas voilà tout. Je ne l’ai jamais sérieusement pensé, vous vous rappelez j’étais à me demander pourquoi vient-il, que veut-il, il n’a pas l’air d’aimer !? Alors s’il ne m’aime pas il ne faut plus qu’il vienne si souvent. Je suis encore humiliée par la même chose que toujours ! Etre vue chez soi ou chez la Bailleul. Même les Audiffret sont mieux et Dieu sait pourtant, elles vont chez Mme Turr etc. Mais aussi elles vont aux ambassades et chez... Partons travailler.
Je suis allée hier chez la Bailleul comme à un rendez-vous et je comptais m’amuser. Dès le matin je ne pensais qu’au soir, c’en était bête car j’étais agitée comme si quelque chose d’extraordinaire devait se paser. Je reviens de chez les Mouzay où nous avons dîné avec Dubois, Caillas, Alexandre Weil et Salomon le député de Poitiers avec sa femme et sa fille, etc. Non ! Les plus affreuses charges du “Triboulet” n’atteignent pas... à la réalité. Sapristi quel député rouge ! A thé le soir il voulait que j’ouvre la bouche pour s’exercer à y jeter des raisins avec ses doigts II!
Je me suis amusée à médire avec Julian et à me moquer de tout le monde avec un sérieux imperturbable. Julian qui était au courant a dû s’amuser.
J’ai raconté des choses bêtes comme des oies au député et à son honorable famille. Les braves gens !
Mais enfin parce que je m’amusais à m’envoyer du revers de la main des amandes dans la bouche et parce que mes voisins en ont fait autant ce n’est pas une raison pour en envoyer à son prochain !... Ce Weil, un homme remarquable à ce qu’il paraît, un philosophe a tenu des propos assez naturalistes sur la nécessité du mariage. Vous voyez cela d’ici. Cette soirée m’a fait du bien, j’étais dans un état désolant toute la journée parce que ce grand scélérat de Soutzo m’a trahie. La Bailleul les a fait dîner ensemble et le petit en avait l’air tout vague. Voilà. Cela me cause comme une désillusion... c’en est une. Comment ce pauvre diable qui avait l’air si gentil... Ce qu’il y a de vilain c’est que toutes ces bêtises influencent la peinture, hier j’ai très mal travaillé; des distractions, des impatiences, on aurait dit que je m’attendais à quelque chose... j’ai des pressentiments pour les moindres choses.
C'est facile à comprendre que je ne sois pas contente... On vous enlève un être dont vous vous espériez aimée... ça n’est pas drôle. Ça a dû le reposer, la petite Audiffret; elle est jolie et bonne enfant et puis s’il voulait d’elle, elle voudrait tout de suite. [Une ligne cancellée] Après avoir subi le charme pesant d’une supériorité on est heureux de régner à son tour, on en veut des fiertés et des joies qui illuminent la vie, on respire, on est comme délivré. Il a dû respirer le pauvre prince. Et alors à quoi bon retourner sous le joug, on se trouve bien bête de s’être laissé dominer, on escompte petit à petit toutes les qualités, toutes les grâces de l’objet et l’on n’y voit qu’un tyran. Une femme adore un être supérieur mais l’homme s’en fatigue, se sent humilié et va là où on le gobe; l’homme ordinaire, s’entend.
En somme qu’a-t-il fait. J’ai applaudi les miaulements en le regardant et nous rions entre nous, alors il a applaudi aussi pour rire. Mais c’était encore trop... On dit qu’il ne faut pas être jaloux, on s’en défend comme d’une chose ignoble ou indigne... D’abord comme tout sentiment, elle est involontaire. On peut ne pas suivre ses conseils mais ne pas l’éprouver, jamais. Les scènes de jalousie ou n’importe quel acte où elle se montre ne sont pas dignes d’une âme convenable à moins qu’on n’en rie avec l’objet, alors c’est une gentillesse.
Je suis assez contente de ces grands évènements, ils me procurent l’occasion de raisonner cela m’amuse.
Ah ! mon Salomon était trop drôle ! Et sa famille ! Regardez la tête que le Triboulet donne à la Marianne. C’est cela.
Je crois que je plais à Caillas.
Malgré une mélancolie que je vais brutalement qualifier de femmelle, car je me l’explique pas autrement, j’ai travaillé toute la journée.