Deník Marie Bashkirtseff

Ma petite Américaine qui s'appelle Alice Brisbane, vient à dix heures et nous allons ensemble. Je tiens à aller presque seule pour voir d’abord où est placé mon tableau. Mais il faut que ma chère famille me fasse une crasse pour commencer: je demande cinq francs, on m’en envoie quatre. Alors j’envoie Rosalie demander vingt francs. Mais on a peur de me les confier et on envoie Rosalie les changer en cachette chez l’épicier. Vous savez, je n’invente rien, c’est la vérité pure. Donc je vais au Salon très peureuse et me figurant les plus vilaines choses pour qu’elles n’arrivent pas. En effet rien de prévu, mon tableau n’est pas encore accroché, je le trouve à peine vers midi avec un millier d’autres toiles, non encore accrochées, mais je le trouve dans la galerie extérieure où j’avais été déjà choquée de trouver placée Breslau.
En effet, vous pouvez voir comment Wolff traite la galerie mais pourtant il y a là des œuvres de Renoir et d’autres connus. Amélie expose un grand et beau portrait de Léon Say. Pas mal du tout, très crâne, de l’aspect, très frais. Mais les mains ont l’air d’être faites par Robert-Fleury père. Dieu me pardonne cette supposition si ce n’est pas vrai. Le fait est que Léon Say n’ayant posé que pour la tête il a été facile de se faire aidé aux mains par le vieillard.
Le portrait est très bien placé et fait bien.
Quant à Breslau placée comme moi dans la galerie et sur la cimaise comme moi, elle a fait un bien mauvais morceau de peinture ou tout au moins une chose aussi désagréable à voir que possible. C’est le portrait de Mgr. Viard. Je crois que ce qui l’a perdue c’est une trop grande recherche de finesse de tons, tout est gris, le fond qui représente des panneaux de bois grisâtre, des décorations de chapelle, d’oratoire, le fauteuil, tout est sale, la tête est aussi très sale.
Mais il y a des têtes comme cela, on aurait pu avec un autre arrangement en tirer partie. Maintenant il y a un bon dessin et une certaine largeur de faire dans les mains, les autres élèves ne valent pas la peine qu’on en parle...
Quant à Bastien-Lepage cela frappe d’abord comme quelque chose de vide, l’effet du plein air.
Jeanne d’Arc, la vraie, la paysanne appuyée à un pommier tenant une branche de l’arbre de la main gauche qui est une perfection ainsi que le bras; le bras droit pend le long du corps; il est un morceau admirable.
La tête renversée, le cou tendu et les yeux qui ne regardent rien, des yeux clairs prodigieux, la tête est d’un effet extraordinaire.
C’est la paysanne, la fille des champs, stupéfaite, souffrant de sa vision.
Le jardin fruitier qui entoure la maison tout au fond est assez nature mais il y a... en somme c’est assez nature, pas tout à fait assez, il semble venir en avant et nuit à la figure. La figure est sublime et m’a donné une émotion si forte qu’en l’écrivant je me retiens de pleurer.
Le plafond de Tony est très gracieux et me plaît.
Voilà le principal pour moi, maintenant voilà ! Après déjeuner nous devions je le pensais du moins y aller en famille. Mais non, ma tante est allée à l’église et maman a voulu y aller aussi et ce n’est qu’en me voyant étonnée et offensée qu’elle se décide à venir de fort mauvaise grâce. Je ne sais si c’est ma modeste place qui les met en fureur mais c’est égal ce n’est pas une raison et il est vraiment dur d’avoir une famille pareille. Enfin honteuse de son indifférence où de je ne sais comment nommer cela, elle y va cette mère sublime et nous trois moi, elle et Dina rencontrons d’abord tout l’atelier et puis des connaissances, puis Julian. Les petites Audiffret se précipitent vers nous aimables et gentilles demandant mon tableau, pas encore accroché. Soutzo, Bojidar que je salue comme un fournisseur.
Nous emmenons Julian et on parle de changer le tableau de place, il donne un mot pour quelqu’un; nous le conduisons jusqu’ à la Bourse ayant à aller chez Savarre. Maman lui parle de le marier avec Amélie on en rit.
Je dois avouer que je suis vexée de la froideur de ma chère famille que je déteste cordialement.
Que voulez-vous ? Ayant le mot de Julian je suis très pressée de dîner et presse tout le monde mais voilà que le dîner fini ma chère mère me demande si je veux aller au Salon parce qu’elle a besoin d’aller à l’église. Je suis tombée de mon haut. Est- ce assez réussi ?
[Dans la marge: Annotation de Mme Bashkirtseff
Ce n’est pas vrai, elle adorait sa famille, mais dans les moments de contrariétés on dit ce qu’on ne pense pas, c’est humain.]
Aussi, je ne n’y vais pas, alors naturellement elles viennent me prier d’y aller et Dina vient dire que je suis bien bête d’être capricieuse, etc.
[En travers: Elles y vont sans moi pour faire mes affaires.] Non ce qu’elles me tracassent aujourd’hui ! et pendant que nous allions au Salon maman qui me fait les questions les plus insensées. Si j’ai verni mon tableau ?
Mais pas encore.
On t’a peut-être dit, quelqu’un t’a peut-être dit exprès de ne pas le vernir pour qu’il soit plus laid.
Ah ! si Breslau ne cherchait pas midi à quatorze heures ce ne serait pas si mauvais ! C’est pour me dire que je me perdrai si je fais comme elle. Ne croyez pas que c’est parce que je suis énervée que cela me paraît si agaçant. Pour les promenades, les spectacles, les soirées, c’est toujours la même chose. L’autre soir chez les Pascalis je tombais de sommeil et elle s’obstinait à rester, je fus obligée de dire très durement que je m’en irais seule.
Je crois qu’elles sont malades. Je ne respire qu’à l’atelier ou avec des étrangers.
Sortir en famille est un supplice depuis longtemps.