Deník Marie Bashkirtseff

Mais tout cela me tracasse et autre chose avec... partout des hostilités si non des ennemis. Alexandre Dumas qui est chez lequel on dit du mal de nous, marie sa fille à M. Lipermann, un Juif ami de Hecht à n’en pas douter. Hecht très bien chez les de Lesseps, et le ménage [Rayé: Martinez] que nous avons rencontré a dîner chez lui et qu’il a marié et la femme est presque une parente de Mme de Lesseps, puis Mme Adam qui est exces sivement liée avec la générale Turr née Bonaparte-Wyse qui est assez répandue bien que la mère Adam lui ait fermé bien des portes. Enfin que sais-je moi... et puis mon bête de tableau “La question du divorce”. Que c’est propre ! Ah ! me voilà bien ! Je l’ai voulu moi, le tapage et il y en aura mais pas de celui que j’espérais, il y aura du tapage malsain, humiliant.
Le Juif... des personnalités, que sais-je, car si on n’éreinte que la peinture ce sera trop d’honneur mais il y a autre chose, je tâche de tout prévoir et d’imaginer trente-six choses pour que non de ce que j’aurai prévue n’arrive: car dans ce monde rien n’arrive guère ni comme on le craint ni comme on l’espère.
Et Arnaud de l’Ariège avec lequel je me suis salie...
Vous savez quand Géry a été à l’Opéra avec nous, il y a longtemps, eh bien, il n’a seulement pas déposé des cartes et au dernier dîner, maman l’avait invité (11!!) il a accepté mais sa pauvre fille ayant fait une fausse couche de trois mois l’a forcé d’aller à Rambouillet, il n’a donc pas dîné.
Il m’a envoyé quarante francs pour ma vente mais tout en allant chez Mme de Brimond n’est pas entré chez nous. Il était facile pourtant de déposer une carte en passant devant la loge du concierge.
Quant au chaste et pur Gabriel, il est est ici depuis une quinzaine de jours. Soutzo me l’avait dit mais je ne l’ai cru que hier quand Mme Gavini s’est étonnée de ce que nous ne l’ayons pas encore vu.
Je suis retournée chez la mère Jacob, seulement déguisée en Anglaise et avec des lunettes telles que la première chose qu’elle a fait a été d’indiquer un remède contre le mal des yeux et de dire à de Daillens de me dire de lui montrer mes yeux, j’ai écarté les lunettes en clignant les paupières. J’ai joué la comédie de ne rien comprendre en français, de Daillens devait recueillir le récit et me le traduire ensuite. Somme toute, les grands traits sont les mêmes, tout est la même chose même, excepté le portrait de mon futur qui est en tous points pareil à celui d’Edmond; un homme bien proportionné châtain, un front large et bombé à l’air franc et honnête. Excellent caractère, charmant, homme très riche, titré ou célèbre ou les deux.
Et puis voilà ce qui est difficile à débrouiller et cela grâce aux faits eux-mêmes.
Me méfier et ne jamais me rapprocher d’un homme brun qui m’a déjà causé du chagrin ou un affront, histoire de lettres, éviter à tout prix cet homme qui m’a déjà fait un affront ou qui m’a blessée dans mon amour-propre de femme, il me sera toujours fatal. Cet homme est profondément vicieux, mauvais, “enfin madame, vous qui êtes mariée vous comprendrez cela, vous le lui expliquerez comme vous pourrez, c’est un homme sale, dégoûtant en amour, perverti”. Oui, mais cela ressemble bien plus à certain Alexandre de Florence qu’à l’innocent et en même temps coupable Joseph. Enfin elle déclare qu’il y en aura trois, quatre, cinq mais qu’il ne faut prendre ni les blonds ni les bruns surtout le brun dégoûtant, mais le châtain.
Puis elle regrette vivement que je n’ai pas pris un certain blond aux yeux très bleus qui m’a fait sa demande par lettre en pays étranger. Comme cela s’applique exactement à ce pauvre Bruschetti je ne regrette rien. “C’est fâcheux, il l’aurait adorée”.
Cette fois étant anglaise je ne l’ai pas aidée du tout, aussi crois-je devoir ajouter plus de foi à cette séance qu’à l’autre où j’ai causé et dont le compte-rendu a peut être subi l’influence de mon désir d’avoir deviné Joseph dans ce brun ou ai-je confondu deux hommes pour le plaisir de me prouver que ce sera bien Joseph. Enfin je vous le donne pour ce que cela vaut tout en rendant cette justice à la sorcière que sauf cette affaire de faux Joseph tout est d’accord et tout s’ajuste très bien. Et puis elle a parlé d’un certain monsieur qui a une petite fille naturelle me conseillant de m’en méfier. Je me méfie de tout... quand j’y peux. Si c’est à celui-là qu’elle me déconseille de revenir, elle peut être tranquille, revenir à ce sàie Larderei, sapristi. Oui mais dois-je considérer l’histoire Joseph comme ...