Lundi 22 mars 1880
J’ai fait connaissance l’autre soir chez Mouzay de M. Horace de Caillas et de son ami Beaumetz. Ils m’avaient invitée à aller voir leurs ateliers, je n’ai pas pu y aller à cause du tableau. Alors j’écris un petit mot hier pour qu’ils viennent me voir. Or, mais d’abord enregistrons la visite du père Gavini très content du tableau, donc vers trois heures ente un monsieur, je ne sais lequel Caillas ou Beaumetz ? Il a fallu causer et je ne savais à qui je parlais. Mais lorsque Tony est arrivé ce fut pis, Caillas-Beaumetz semblait vouloir faire sa connaissance et je ne savais comment les présenter. Enfin il s’en va, je fais part de mon trouble à Tony et nous pensons que c’est peut-être un troisième ou un voleur.
Tony est étonné que j’ai pu faire ce que j’ai fait en si peu de temps.
Car en somme c’est la première fois que vous faites l’application de vos études.
Mais oui.
Eh bien ce n’est pas mal du tout savez-vous.
Il ôte son paletot, saisit une palette et me peint une main, celle d’en bas, de ce ton blanchâtre qui lui est propre. Vous comprenez ce n’est pas pour faire faire une peinture mais pour me montrer comment je dois faire (je n’ai jamais peint qu’une main) puisque je repeints ce qu’il touche.
Il a touché aux cheveux et je les ai entièrement refaits de même pour la main. Il n’y a que la manche de mouseline que je laisse de lui parce que cela est de l’adresse pure et que je n’ai pas de scrupule à ce sujet.
Donc il me travaille la main et je m’amuse et nous causons. Vers cinq heures arrivent les Tchoumakoff et les Poitrineau.
C’est égal sauf le fond, les cheveux et les peluches c’est de la sale peinture. C’est du rattatinage. Je puis faire mieux. C’est l’avis de Tony mais néanmoins il est content et dit que s’il y avait chance d’être refusé au Salon il serait le premier à me dire de ne pas envoyer. Il dit qu’il s’étonne de voir ce que j’ai fait.
C’est bien conçu, bien arrangé, bien établi. C’est harmonieux, élégant, gracieux I!
Oh ! oui mais je suis mécontente des chairs !
Et dire qu’on dira que c’est ma manière II C’est du rattatinage !
Je suis obligée d'avoir recours aux glacis I! Moi qui adore la peinture franche, simple, du premier coup. Je vous assure qu’il m’en coûte d’exposer quelque chose qui me déplaît tant comme exécution, quelque chose qui est si différent de ce que j’ai l’habitude de faire... il est vrai que je n’ai jamais fait quelque chose qui me plût... mais enfin c’est sale, c’est rafistolé.
Tony dit que Breslau a subi cette fois l'influence de Bastien- Lepage.
C'est grâce à moi, j'ai exalté devant elle Bastien-Lepage. Elle subit mon influence comme je subis la sienne. Tony est aussi bon que possible. Et dire que jaurais pu faire mieux. Maudite modestie ! Sacré manque de confiance ! Si je n’avais été à trembler et à me demander to be or not to be, je m’y serais prise à l’avance...
Halte-la ! Ne commettons pas l’ineptie de déplorer un fait accompli.
Je ne sais pourquoi je pense à l’Italie ce soir. Ce sont-là des pensées brûlantes et que je tache d’éviter toujours. J’ai cessé mes lectures romaines parce qu’elles m’exaltaient trop et je me rabats sur la Révolution Française ou la Grèce. Mais Rome, mais l’Italie quand je pense à ce soleil, à cet air, à tout je deviens folle.
Même Naples... Ô Naples le soir... et ce qui est curieux c'est qu'il n'y a pas d'homme dans l'affaire. Quand je pense que je pourrais aller là je deviens folle. C'est tellement vrai que les décors de la Muette me causent une sorte d'émotion.