Deník Marie Bashkirtseff

Je déjeune chez Mme Gavini et nous allons ensemble à la Chambre. L'Amnistie, question épuisée mais malgré cela, grande séance; une première.
J'avais un mot de Krishaber pour M. Margaine le questeur, nous allons dans la salle des pas perdus où nous trouvons le dit questeur, Janvier, Hamille etc. enfin après des péripéties nombreuses avec Bescherelle, Margaine etc., nous nous trouvons placées au premier rang dans la loge des ministres et cela grâce aux amours de Janvier qui ne pouvant placer sa cocotte dans la même loge que Mme de Marcilly son amie, et n’ayant pour la susdite cocotte qu’un billet de Président de la Répubublique est obligé de la placer ailleurs et de rendre le billet du Président à Bescherelle qui nous en fait deux. En somme ce Margaine est un homme aimable, dans ma précipitation j’avais décacheté le mot de Kirshaber où il disait des choses si aimables pour moi qu’il était impossible de le donner avec une enveloppe ouverte, j’ai dû imiter l’écriture du docteur. Maintenant vous voulez sans doute mon avis sur les orateurs. Eh bien les fleurs de L. Blanc ne me plaisent pas, il rabâche la même chose longuement. Quant à A. Proust il a commencé fort bien mais sa concision et son éloquence lui ayant valu un grand succès, malgré l’hostilité de la majorité envers l’amnistie qu’il réclamait, il a fini par des bêlements à chaque fin de phrase, qui ont un peu gâté le tout. Casimir Perier, un mauvais Clémenceau, quoique opposé à l’Amnistie. Freycinet semblait à la mort. Mais la droite n’est pas brillante hélas I Haussmann qui me salue de la tête et de la main a bien vieilli, Rouher est assoupi et Madame Gavini les envoie tous à Sainte-Perrine.
Arnaud a plusieurs fois essayé de me lorgner mais je prenais aussitôt mon binocle et regardais ailleurs pour me couvrir le visage.
Le Juif était dans la loge de Gambetta qu’il n’a cessé de lorgner, espérant un salut que je n’ai pas vu accorder. Nous nous sommes vus sans nous saluer.
Ce qu’il y a de drôle c’est Courtès venant me prier de défendre Tarente et de lui faire bon visage. Ne pas défendre même un coupable, quand on le peut est une lâcheté, mais se compromettre et se perdre inutilement est une stupidité.
Si on parle mal de lui devant vous Mademoiselle, défendez- le.
Tout ce que je puis vous promettre Monsieur c’est de ne pas en parler. Je ne le connais presque pas, je ne puis ni le défendre ni l’attaquer.
Et comment le défendre, me voyez-vous prenant la défense de ce Monsieur que j'ai vu une dizaine de fois, que je ne connais pas, qui est à l’index, non pour des choses incertaines, mais malheureusement pour l’affichage au club, escroqueries etc. etc., qu’est-ce qu’on dirait, et qu’est-ce qu’on aurait le droit de dire ? Un vieillard, ce serait possible mais un vaurien de vingt-cinq ans qui fait métier de cherche une dot ?! et puis qu’est-ce que j’y pourrai ?
Rien. C’est que voyez-vous, je vous explique tout cela parce qu’on nous attaque beaucoup et que je me crois obligée de défendre tout le monde.
Le Pur et l’ineffable Gabriel s’est décidé à m’envoyer une caisse de jouets. Une boule en laque contenant, deux têtes qui montrent la langue et roulent les yeux quand on tire une ficelle.
Un monstre chinois sur un hameçon, intitulé de sa charmante écriture: vibrion d'eau douce (Arnaud), trois crabes en bronze de diverse grandeur... Un soulier contenant un dais, un colimaçon, une grenouille, un serpent qu’on accroche sur une aiguille et qui tourne, minuscules. Une potiche pleine de thé. Une voix qui joue la Marseillaise, un livre de Homère en grec avec une préface latine et sa photographie avec ces mots: souvenir bien respectueux et dévoué du souffleur à la baronne.
Il s’est arrondi la barbe et fait une raie sur le côté au lieu de l’anciene coiffure qui était à la Joseph Arnaud, les cheveux presque ras. Il est trop joli sur ce portrait, en réalité il est mieux que cela; j’aurais voulu recevoir les objets pas le jour ou j’ai vu Arnaud, ils se sont atténués réciproquement.