Deník Marie Bashkirtseff

J’ai eu une longue conférence avec le père Julian au sujet de mon salon, j’ai soumis deux projets qu’il trouve bien.
Je les dessinerai tous deux, cela prendra trois jours et alors nous choisirons. Je ne suis pas assez forte pour me tirer brillamment d’un portrait d’homme, sujet ingrat mais je suis de force à exécuter une figure (grandeur nature bien entendu) et du nu ce, qui comme dit Julian m’attire comme tout ceux qui se sentent une force. Il m’amuse cet homme, il bâtit sur ma tête un avenir; [Mots noircis: il me fera] ceci, cela si je suis sage et depuis notre dernier entretien je suis sage. L’année prochaine ce sera un portrait d’homme célèbre et un tableau. “Je veux que d’un coup vous sortiez des rangs ! “
Pour cette année moi "la trouveuse" j'ai trouvé ceci. Une femme devant une table, le menton appuyé sur la main et le coude sur la table, qui lit un livre. Effet de lumière sur de très beaux cheveux blonds, intitulé: la question du divorce par Dumas, ce livre vient de paraître et la question passionne tout le monde. L'autre chose c'est simplement Dina en chemise robe de crêpe de Chine blanc, assise dans un grand fauteuil ancien, les bras abandonnés et les doigts entrelacés. Pose très simple mais si gracieuse que je me suis empressée de la croquer un soir qu'elle était ainsi par hasard et je cherchais à la poser. Cela a un petit air Récamier et pour que la chemise ne soit pas trop indécente je mettrai une ceinture de couleur.
Dans ce deuxième projet ce qui me tente c’est cette simplicité complète et de beaux morceaux à peindre. Oh ! c’est une vraie volupté.
Aujourd’hui je suis en haut. Je me sens supérieure, grande, heureuse, capable.
Je crois à un avenir. Enfin tout cela il n’y a rien à dire.
Le petit chien c’est Soutzo à présent.
Moi je ne m’en inquiète pas, je le renvoie quand je veux ou je m’en vais chez moi en le laissant avec les autres.
Kiki a posé aujourd’hui, quand il pose Dina ou les autres sont là et on cause tout le temps.
Il y a une pénible exécution à faire, Tarente; on savait qu'il a été chassé des Mirlitons pour n'avoir pas payé, il s'est mal conduit, on l'a affiché etc. Mais malgré cela on le voyait encore car il avait l'impudence de se montrer. Mais hier Mme Gavini m'a dit qu'il n'était plus possible de le voir, elle a chargé quelqu'un de lui dire de ne plus oser se présenter chez nous. "J'ai pris ça sur mon bonnet", a-t-elle dit. Il paraît qu'il fait des choses si abominables qu'il est impossible de les expliquer.
“Vous seriez mariée depuis cinq ans que ce serait difficile à expliquer”.
Et si ce que je ferai serai mauvais Julian me le dira, “je vous connais assez pour savoir qu’on peut vous le dire sans détours”.