Mardi 13 janvier 1880
Madame Gavini est venue nous voir.
C’est Berthe qui me réveille à midi. Blanc a écrit à Lancaster que si sa femme convient de ses torts et si lui-même promet qu’elle se conduira mieux à l’avenir, lui, Blanc, consentira à ne pas pousser l’affaire plus loin voulant qu’il n’y ait rien eu de désagréable pour les dames [Mot noirci: chez] lesquelles tout cela était arrivé. On ne pouvait mieux faire.
Gabriel est venu nous dire adieu vers cinq heures et on convient de se rencontrer le soir au Français mais moi je lui crie à travers ma harpe (c’est l’heure de la leçon) que je ne veux pas et que je m’en irai s’il vient.
Nous sommes dans une baignoire obscure, si obscure qu'on ne voit pas du tout si nous sommes là. Mme Krishaber se trouvant en face dans une première loge je fais signe à Nervo qui me conduit chez elle. Dans l'escalier nous rencontrons Géry qui va chez les miens pendant que je pose un peu pour lui à côté de Mme Krishaber.
Je suis d’humeur sérieuse et sensible ce soir. L’archange part demain, c’est dommage et tant mieux.
Il vient me chercher mais je reste jusqu’ à la fin de l’acte et distraite lui ferme la porte au nez oubliant qu’il connaît la dame à qui on l’a présenté hier. Elle croit que nous sommes amoureux et me le loue en souriant.
On joue "Le mariage de Victorine", les idées honnêtes, le jeu de Mlle Baretta et ma grippe me font presque pleurer et ma compagne me fait observer que j'ai une perle sur la paupière droite. Alors l'archange revient me prendre et [Mots noircis: me conduit] par le chemin le plus long à ce qu'il m'a semblé puis me demande si je veux voir le foyer, je veux bien et nous y allons au foyer où il n'y a pas un chat, l'acte venait de commencer.
Quel beau foyer n’est-ce pas Mademoiselle ?
Oui, très beau.
Est-ce bête, enfin il s'enhardit jusqu'à presque m'arranger une mèche de cheveux qui me tombait sur l'oreille. Nervo est dans la loge, il nous rapporte le mot de la soirée. Un domestique en lui passant son paletot: Ah ! M. le baron, les femmes de l'Empire sont bien décaties ! Il ne prend pas cher pour inventer, Nervo. Je tousse et étouffe, mais sans éclat, comme si j'étais bien malade. Du reste tout ce théâtre... m'a rendue sentimentale.
Et à propos de théâtre Mme Krishaber me conseille absolument de m'en occuper sérieusement, je suis née pour cela. Et hier tout le monde demandait qui me donne des leçons. Vanitas ! Cupiditas gloriae ! Gabriel nous quitte avant la fin, il a des cousines à reconduire. Mais je crois qu'il ment parce que nous montions en voiture comme il courait chercher la sienne. C'est fini. Et je l'ai si peu vu ce soir et je n'ai été ni aimable ni drôle. Que voulez-vous l'atroce désespoir de la séparation ! Blaguez ma fille ! Non je ne suis pas toquée de cet enfant, (grand comme une perche, vingtquatre ans et demi et toute sa barbe, en pointe, comme Arnaud) le mot toquée ne va pas. C'est autre chose car il est évident qu'il y a quelque chose... de très inutile, de... drôle. En rentrant à la maison je me sentais comme confuse; comme si quelque chose me manquait.
Je me suis assise par terre devant le feu, j’ai tourné les yeux machinalement et il m’a semblé qu’il y avait juste une place pour... Enfin, des idées si calmes. Mais cela n’est pas pour moi. Il part demain à trois heures mais il me doit une discrétion et puis c’est- à-dire avant cela, je dois lui envoyer un paquet (?) c’est bête mais c’est amusant.
Cette pièce, le croiriez-vous ? m’a fait l’effet comme si une fois dans ma chambre, j’allais pleurer parce que l’archange part.
Tant mieux, c’est fini. Ça aurait peut-être tourné mal.
Il est deux heures du reste je n’ai rien à dire, pourtant ce que j’écris est mal expliqué et, malgré le trop de mots, incomplet...