Vendredi 26 décembre 1879
Hier soir la vierge Marie a eu la visite de l'archange Gabriel venant de la part de Joseph. Elle rentrait de son atelier et trouva l'archange au salon bleu avec sa famille.
- Oh ! Monsieur, dit-elle je suis bien mal arrangée ! je sors de ...
Du tir aux pigeons ? demanda l’archange en fixant sur elle ses deux yeux purs, durs et clairs.
Non, répondit-elle sans se douter de rien, je n’ai pas patiné, aujourd’hui.
Mais vous venez du tir aux pigeons.
Pas du tout, je viens de peindre, pourquoi ?
Parce que je viens de rencontrer un de mes amis M. Joseph Arnaud de l'Ariège (en appuyant sur chaque mot et en fixant la vierge impassible) qui est désolé de n'avoir pas pu s'y trouver, retenu par une affaire d'Etat, pour vous y être présenté. Il est au désespoir.
Quel Arnaud, quel désespoir, quel tir aux pigeons, pourquoi au patinage, qu’est-ce que ça signifie ?
Ah ! je n’en sais rien, je l’ai rencontré, il m’a dit cela en me priant de vous le répéter voilà tout.
Il me connaît ?
De vue très bien, il sait même que vous [vous] appelez Marie, il connaît Mme votre mère, Mlle votre cousine; il vous voit souvent au Bois, à la Chambre, à l’Opéra... Mais vous le connaissez de vue, Joseph Arnaud de l’Ariège ?
Le secrétaire de M. Gambetta ?
Oui.
Sans doute je le connais, je l’ai vu à la Chambre mais jamais à l’Opéra et au patinage, qu’est-ce qu’il a à inventer ?
Vous ne l’avez peut-être pas remarqué mais il vous remarque depuis longtemps.
Comme cela me flatte. Mais que signifie le patinage ?
Le tir aux pigeons !
Mais non, vous voulez sans doute parler du Club, où je patine, au Bois.
Il m’a dit en insistant : tir aux pigeons.
Mais c’est très amusant, nous nous intriguons !
On en rit en continuant ces mystères si transparents et comme certaines phrases inquiètent Marie elle prend l'archange à part, sous Ie palmier et plongeant leurs regards l'un dans l'autre ils ont une conversation qui nous apprend que: Joseph n'a pas hésité à croire que la robe de renard bleu c'est moi et que je suis folle de lui et que du reste "il y en a trois mille comme cela".
Avec un autre, ce ne serait rien dit Gabriel, mais c'est un si drôle de garçon, il est tellement fat. Il est tellement persuadé qu'on lui fait la cour... Et puis sa position, sa fortune...
Mais Monsieur comment ose-t-il croire que je lui écris ?
Il est très fou et il croit vous reconnaître dans la dame de Murcie.
Je veux bien, mais j’ai donné cinquante-deux rendez-vous à Murcie, et voilà tout.
Vous pouvez juger de lui par la manière dont il vous a répondu l'autre soir. Il est vrai que vous l'avez attaqué avec énormément d'esprit, un brio, un entrain, mais c'est égal, un homme du monde aurait pu tant bien que mal s'en tirer. Lui, il est resté sot, ne sachant que dire. Je le rencontre le lendemain, il vient à moi, je pensais qu'il allait me dire: dites-donc, mon cher vous paraissiez connaître ces dames, qui sont elles ? une d'elles m'a traité assez vertement, se moquant tout le temps de moi; très spirituelle mais enfin très... mordante et je voudrais me venger en lui en envoyant des fleurs ou en me faisant présenter... Eh bien pas du tout !
Il était dans l’enchantement. Eh bien, vous savez mon cher, la dame de Murcie je crois deviner, je suis sur la piste, etc. etc. Mais je ne sais encore...
Et puis ?
Et puis je le rencontre au Français mardi : Eh bien et votre roman de Murcie, je suis près de découvrir le mystère, moi, on m’a écrit.
Voilà une infamie.
Et aujourd'hui il m'aborde, i I y a une heure, on lui a écrit encore, il sait que c'est vous; une jeune fille russe, très jolie mais je ne sais si je vais me faire présenter, on court tellement après moi; surtout les étrangères. Cette personne est charmante mais on m'a trop demandé de faire sa connaissance...
Et qui ça ? Mais j’ai des soupçons pour la lettre. Pour qu’il pense que c’est moi il faut que dans la lettre on eût indiqué, donné, mon signalement...
Je tâcherai d’avoir la lettre.
-Oui !
Vous ne croyez pas que c’est la même écriture que la mienne, ce ne serait pas la personne qui a copié ma lettre ?
Ça, je ne sais pas, oh ! non.
Mais seulement ne croyez pas au moins à ces stupidités. Je ne demande jamais qu'on me présente qui que ce soit à moins que ce soit un Gambetta, un Girardin, un Dumas alors... vous comprenez. Mais la seule chose qui m'inquiète c'est la lettre, c'est une méchanceté et si c'est la personne que je crois, une amie intime...
Mme Lancaster ?
Peut-être... mais ce serait trop vilain, vous ne croyez pas au moins que j'écris à des gens que je ne connais pas. Pour une fête comme Murcie passe, c'est une plaisanterie sous le masque mais autrement.
Mais pourquoi vous défendez-vous Mademoiselle ?
Mais parce que c’est une très vilaine chose...
On l’a peut-être fait sans mauvaise intention.
On n’est jamais innocent à ce point.
Enfin, voici l'archange devenu mon confident; en s'en allant et me voyant rêveuse il regrette d'avoir parlé de toutes ces bêtises que je prends au tragique et dont il faut rire. Mais je le remercie en disant qu'il a fait très bien, agi en ami et que je compte sur lui.
Toujours Berthe !
Et l’archange aussi qui tout en causant avec tout le monde raconte que Joseph se plaint d’avoir tant mangé de s’être ruiné. C’est trop transparent. Il veut savoir si la vierge l’aime pour lui- même.
C’est vrai je prends cela au tragique et il est facile de me comprendre. Etre punie quand on a péché, bien ! Mais être punie pour la faute d’une autre !...
Ce soir-même je cours chez les Gavini et leur raconte la chose sans nommer Géry, mais Alexis (qui a dû reste assisté à la visite de l’archange mais n’en a su que ce qui a été dit tout haut).
Je suis ainsi justifiée aux yeux de Denis.
Monsieur Gavini vous m’avez parlé de lettres...
Oh ! non, c’était une idée que je me faisais, je vous ai seulement dit de la chose au Bois...
Oh bien c’est vrai, on lui a écrit, je viens de l’apprendre !
Et là-dessus je suis noblement indignée le traitant de "ce petit paysan d'Arnaud".
En somme les deux vieux en rient, et me rassurent en me voyant si inquiète. Seulement soyez prudente à l’avenir.
Devant tout les miens je condamne Joseph et C° à l'oubli perpétuel et moitié sérieuse et moitié drôle je fais des scènes quand on m'en parle. C'est une bête que Saint-Joseph.
L'archange est un Tartuffe et moi une oie.
Alexis a été aujourd’hui.