Deník Marie Bashkirtseff

J'ai fini le portrait de la concierge. Elle est tres ressemblante. C'est une joie immense dans la loge, fille, beau fils, petites filles, soeurs, tout cela est dans le ravissement.
Malheureusement Tony n'a pas partage cet enthousiasme. Il a commence par dire que ce n'est pas mal et puis... Cela ne va pas aussi bien que cela devrait aller, il est incontestable que je ne suis pas douee au meme point pour la peinture que pour le dessin. Le dessin, la construction, la forme, tout cela va tout seul. Le cote pictural ne se developpe pas assez vite. Il ne veut pas que je perde mon temps ainsi.
Il faut en sortir, il faut faire quelque chose pour cela. Vous pataugez c'est evident et comme vous etes extremement bien douee, comme vous avez de tres grandes dispositions, cela m'ennuie.
- Cela ne m'amuse pas non plus Monsieur mais je ne sais qu'y faire.
- Il y a longtemps que je veux causer de cela avec vous. Il faut essayer de tous les moyens, il ne s'agit peut-etre que d'ouvrir une porte.
- Dites-moi ce qu'il faut faire, une copie, un platre, une nature morte, je ferai tout ce que vous m'ordonnerez.
- Vous ferez tout ce que je vous dirai de faire, eh bien alors nous sommes certains d'en sortir. Venez me voir samedi prochain et nous en causerons, d'ici-la je m'occuperai de vous, je trouverai peut-etre quelque chose pour vous.
Il y a longtemps que j'aurai du y aller un samedi. Toutes ses eleves le font. Enfin, c'est un bon garcon.
A une heure M. de Morgan est venu nous prendre pour nous conduire chez M. de Saint-Marceaux.
Que je n'oublie pas de vous dire que nous avons cause avec Tony dans le petit salon des platres ou il n'y avait que deux bonnes ames presque etrangeres aux potins de l'etablissement.
Saint-Marceaux ne m'a pas reconnue, maman et moi avons des robes de velours noir, ou bien il a fait semblant de ne pas me reconnaitre puisque je ne disais rien et meme lorsqu'il me demanda si je faisais de la peinture je lui repondis que j'aimais les Arts sans les cultiver. C'est un veritable artiste tout en etant homme du monde (point sur lequel M. de Morgan insiste toujours comme pour excuser Saint-Marceaux d'etre artiste, "bonne famille, grande fortune") une belle tete quoique chauve. Des yeux superbes et dans toute sa personne quelque chose de vif comme chez Gabriel seulement en plus age avec quelque chose de touchant comme un chagrin ou une tristesse. De petite taille mais nerveux et des pieds aristocratiques.
Il a un caniche, des souris blanches...
Pas de pose par exemple, rien de Carolus-Duran. Nous sommes tres aimables et l'invitons a venir chez nous.
Julian est tres content de mes compositions, moi aussi. Si je peignais corne je dessine et compose je serais une grande artiste. Peu de visites. De Tarente, Turquan, Mme Gavini et Chaudordy.