Jeudi, 30 octobre 1879
Nous allons en tramway au musée de Cluny. Les Karageorgevitch, MM. de Tarente, Turquan, Jonhstone et Berthe. Et nous autres. Ce n'est pas follement gai mais Berthe et moi nous avons déniché des choses inconvenantes pendant que ces messieurs s'amusaient de notre innocence et riaient de nous voir passer devant un tas de choses sans voir. Au point de vue de la jouissance artistique cela n'est pas grâce à la bande aimable avec laquelle je me trouvais. J'irai une autre fois seule.
Ces gens-là m'ennuient. Ni plaisir, ni profit.
La France est un pays charmant et amusant. Les Emeutes, les Révolutions, les Modes, l'Esprit, la Grâce, l'Elégance.
Tout ce qui donne enfin à la vie, du charme, de l'imprévu. Mais n'y cherchez ni gouvernement sérieux ni hommes vertueux (sens antique du mot) ni mariages d'amour... Ni même véritable Art. Ils sont très forts les peintres français, mais à part Géricault et actuellement Bastien Lepage, le souffle divin manque. Et jamais, jamais, jamais la France ne produira ce qu'a produit l'Italie et la Hollande dans un genre spécial.
Beau pays pour la galanterie et le plaisir mais le reste... Enfin c'est toujours cela et les autres pays avec leurs qualités solides et respectables sont ennuyants quelquefois. Du reste si je me plains de la France c'est que je ne suis pas mariée. La France pour les jeunes filles est un pays infâme. Et le mot n'est pas trop gros. On ne peut mettre plus de froid cynisme dans l'accouplement de deux êtres qu'on en met ici en mariant un homme et une femme. Commerce, trafic, spéculation sont des mots honorables appliqués proprement, mais ils sont infâmes appliqués au mariage et pourtant il n'y en a pas de plus justes pour raconter les mariages français.
Vers cinq heures je suis sortie avec Berthe et nous sommes allées voir les boutiques des boulevards. Il faisait trop nuit pour travailler mais assez jour pour se promener.
Berthe est élégante quoique simple et moi aussi. Chapeaux sur les fronts et robes noirs...
Néanmoins je suis jolie et cela m'a même fait plaisir parce que nous nous sommes rencontrés avec Cassagnac nez à nez; j'ai manifesté une légère surprise et il me salua, je fis un signe de tête amical, comme si nous nous étions vus la veille, tout en devenant rouge. Mais il fait froid et c'est une rougeur jolie. Après nous racolons Multedo et remontons le boulevard et dépassons Cassagnac afin qu'il puisse voir que je suis grande et élancée et que j'ai une taille splendide et que je n'ai pas peur de lui puisque je me retourne pour le voir... je me suis bien retournée mais trop vite et n'ai rien vu. L'essentiel c'est qu'il voit que je suis comme s'il n'y avait rien. Il est magnifique et je l'adore. Voilà. C'est dommage qu'il fasse froid lorsque nous nous sommes arrêtées à causer avec Multedo après avoir vu l'autre je fus prise d'un frisson violent et s'il n'avait pas fait froid j'aurais pu croire... du reste ça a été l'un et l'autre. Je ne trouve personne au monde comme Cassagnac et très certainement je suis à ses pieds. Il est beau, il est sympathique, il est charmant, il est bon. C'est le seul être au monde qui soit mon égal, mon supérieur, aux genoux duquel je voudrais être. Ainsi quand j'adore Gambetta ou un grand homme quelconque je suis à ses pieds et il me semble que je lui parlerais comme on parle à Dieu s'il daignait m'élever jusqu'à lui, mais... ce ne sont pas des hommes; ce sont des héros, des génies devant lesquels on est en extase... tandis que celui-là est bien un homme, mon homme, ma moitié... en dépit de toutes les filles Acard de la terre. Elle ne lui a pas même apporté de dot, on l'a trompé, elle n'a presque rien. Au moins comme fortune et comme, comme hanches il doit me regretter.
Avoir pour femme une rosse noire, mal faite et bête ! avec une peau glabre... Tant pis pour lui. J'ai fait tout ce que j'ai pu.
Ce soir nous allons avec les Gavini voir une opérette ennuyeuse.