Vendredi, 29 août 1879
Je ne sais trop que dire et pourtant des petites choses assez grosses se sont passées. Mardi les courses et puis nous sommes allées sur la plage, Blanc est venu nous parler et voyant une mouche sur l'épaule de Dina il l'a chassée en disant : qu'avez-vous donc là ?
Au point où nous en sommes avec Blanc et même autrement, y voyez-vous quelque insulte ?
Mais Berthe qui déteste cet homme lui a fait à ce propos l'histoire la plus sotte du monde, une colère de dindon enfin. Le pauvre homme en fut ahuri, et il a eu peut-être tort, lorsqu'elle lui eu dit de ne plus oser la saluer, de lui répondre qu'il ferait comme il faisait avec Mme Yorke qui avait la même éducation qu'elle. Mme Yorke est morte, c'est donc maladroit. En tous cas c'est toujours sur nous que tombera de la défaveur, on dira que Mme Johnstone s'est vue obligée de mettre un terme aux familiarités etc... Un ennemi de plus, un de moins, au point où j'en suis...
Mercredi, Berthe est partie. Un train gai emmenait beaucoup de monde, les courses sont finies.
C'était amusant. La Princesse est partie aussi. Jeudi j'ai fait des caricatures et un tas de Brésiliens et avec le train de cinq heures est arrivée Eicht, c'est-à-dire Hecth, le monsieur de chez Mme de Lesseps.
Un soir, il y a quelques jours de cela Da Costa prit une feuille de mon papier et écrivit à Hecht l'invitant à venir et lui disant que l'idée de la lettre partait de la jeune fille qu'il a rencontrée etc et de sa famille. Alors il est venu. Je suis enchantée, il est charmant et musicien I!
Vous savez qu'on se lie vite en plein air, ce matin, pendant que je peignais Hecht et Da Costa sont venus me voir sur la plage et nous sommes rentrés ensemble, puis nous sommes allés en break à Puys. Maman, ma tante, Dina, moi, Alexis, Da Costa et Hecht. Toute la journée ensemble. Il paraît que nous sommes amis. Il me flatte beaucoup et a l'air de me prendre au sérieux, il m'a déjà fait une déclaration d'amitié en me racontant comment il a trouvé deux de ses meilleurs amis, le mari et la femme. Il dit qu'il avait envie de venir de suite mais une petite honte... Vous devez être contente Mademoiselle, dit-il, vous faites écrire un mot et il arrive, l'intention est bonne, l'idée est gentille et soyez tranquille vous ne vous trompez pas je suis un ami.
C'est mon mot de Gambetta qui a tout fait. Quand vous avez dit: je veux voir Gambetta. Vous ne ne me connaissiez pas, vous ne saviez pas que j'étais lié avec lui... eh bien je me suis dit il y là quelqu'un !
Tous les soirs au Casino et puis on reste à causer dans la cour de l'hôtel. Alexis est radieux que sa mère ne soit pas là, il est très gentil. Et puis Hecht naturellemet, il croit que c'est pour lui, il ne pense pas que ce soit à cause de ses amitiés. C'est égal je sens un déplaisir réel à être républicaine.
J'ai honte de lâcher les miens, l'autre jour aux courses les chevaux approchaient du but, vient quatre se suivaient de près, le cinquième avait perdu son jockey en route et courait tout seul... j'ai pensé au cheval du Prince, cela m'a fait mal, j'ai pleuré. Les républicains valent peut-être, mieux mais je suis attachée aux autres et je suis même assez étonnée de me trouver ce sentiment au fond du cœur.
On a causé de tout, on me donne de vingt à vingt-deux ans. C'est ce qui m'a plongée dans une espèce de prostation nerveuse qui fait que je déteste tout et tous... et me sens bien misérable. Il faut soigner Hecht... par lui on aurait et Gambetta, et Petit Phare. Vous savez qu'à Dieppe, et avec les fils Karageorgevitch j'ai érigé Petit Phare en scie, quand on n'a rien à dire on s'en amuse.
Hecht dit que nous sommes gouvernés par les femmes et que l'on doit aller là où est l'intelligence, la force, l'esprit... moi enfin.
Ah ! Seigneur, j'ai dit une prière avec rage... je souffre.
Je n'aime plus Cassagnac... et songez que je l'ai connu, que je lui ai paru charmante et extraordinaire. Bonté divine... Je dis bien souvent pour rire que la vie n'est qu'un passage...
C'est vrai. Qu'importe après tout.
Le fatalisme est la religion des paresseux et des désespérés. Je suis désespérée. Et je vous vous jure que je ne tiens pas à la vie. Je ne dirais pas cette banalité si je ne la pensais que sur le moment, mais je le pense toujours, même dans les moments joyeux.
Je méprise la mort, s'il n'y a rien là-bas... c'est tout simple et s'il y a quelque chose je me recommande à Dieu. Mais je ne crois pas aller au Paradis, car là-bas encore se continueront les tourments d'ici. On y est voué.
C'est adorable cette résignation, c'est intéressant n'est-ce pas ? C'est une pose. Je pose.
Je léguerai mon journal à Hecht, au diable ! Pas à Cassagnac toujours, il n'y a pas de sympathie entre nous... Je ne trouve pas dans sa nature ces délicatesses ravissantes qui me donneraient l'idée de lui léguer ma vie. Je l'ai aimé je crois, il a été le seul, je l'aime encore peut-être. C'est peut être le grand amour de mon existence... Il vaut mieux ne pas chercher... pourtant je voudrais bien savoir si c'est vrai.
Il faut me voir dire froidement que "je n'ai pas de culte pour ce monsieur, mais il a du talent".
[Annotation: 4 décembre 1879. C'est étonnant comme ces choses-là changent ! Je me trouve impertinente envers le mot aimer que Cassagnac ou ce que je ressentais pour lui ne méritait pas.]