Deník Marie Bashkirtseff

Je n'avais pas l'intention d'y aller mais on a eu des billets par un certain Bichinsky polonais naturalisé français et employé au ministère de la Guerre; on l'a connu chez la Doubelt.
Et puis cette semaine on ne travaille pas à l'atelier à cause d'un modèle qui ne tient pas la pose, bref nous y allons.
Dina, ma tante et moi. Obidine se rencontre à la gare et nous partons. On ne voit pas tous les jours un congrès. (à trois heures et demie) je suis pas mal entrain. avec des billets d'officiers il faut avoir recours aux amis, j'envoie chercher Dugué qui se met en mouvement, puis arrive Janvier. Avec tout cela la séance est suspendue pendant une heure, nous restons dans la salle d'attente, les députés sortent et entre autres le bel Arnaud, il nous passe, nous voie, se retourne, s'arrête et regarde.
- Il m'a lancé un regard de mépris quand je me suis approché de vous, me dit Obidine.
Je ne sais si c'était un regard de mépris, mais c'était un regard sauvage et superbe, comme l'homme.
C'est un coursier arabe. Ce teint admirable et ces magnifiques cheveux coupés courts mais épais et crépus comme les cheveux qu'on fait aux bustes de bronze. Et une allure et une fierté ! Mais c'était long une heure et nous sommes allés (Arnaud était parti) prendre de la limonade dans un café, et c'est Obidine qui a payé la somme de I fr. 20 centimes. Alors je rencontre Bescherelle, lui demande de nous placer, il est de miel aujourd'hui! et nous place à ravir avec le concours de Dugué. C'était magnifique à voir. Il paraît qu'il y a eu des orages de dix à onze trois quarts et puis de trois heures et demie à cinq heures mais après la seconde suspension il n'y a que quelques orateurs de la droite qui viennent dire leur mot. Mais l'aspect de la salle est majestueux. Robert Mitchell vient dire qu'il votera le retour parce qu'il estime qu'il n'y a plus aucun danger pour le parlement à Paris. Mais mon premier regard a été pour Cassagnac dont l'ignoble belle-mère le lorgnait avec satisfaction. Sales gens ! Cassagnac qui se tenait un peu plus haut que sa place habituelle; debout, grave et calme, Cassagnac beau comme je ne l'ai jamais vu, beau comme personne au monde... Il peut épouser qui il voudra, la cuisinière de sa belle-mère si cela lui plaît, il n'en restera pas moins un être à s'agenouiller devant. Quel teint, quel regard, quel geste. Et s'il n'a pas la souplesse et le charme jeune de l'arabe il a un charme à lui, un charme tout puissant et qui me met à ses pieds. Je suis habituée à son mariage et je le retrouve, plus beau, plus admirable, plus adoré que jamais.
Il est monté à la tribune au milieu des murmures des gauches et y a été tout d'abord écrasé par la cruelle phrase du Président Martel, qui engageait l'assemblée à se taire "afin qu'aucune parole de l'orateur ne soit perdue".
Une ironie officielle et affreuse contre laquelle on ne pouvait rien aussi ne dit-il rien et laissa les murmures et les cris étouffés se calmer entièrement, alors d'une voix grave, dédaigneuse: Je remercie, dit-il, Monsieur le Président de l'observation qu'il vient de faire et qui prouve qu'il n'a aucune confiance dans l'impartialité de cette assemblée. Comme vous voyez le mariage ne l'a pas abruti. Mais lisez le peu de mots qu'il ajouta ensuite et que je ne veux pas défigurer, mots qui deviendront célèbres et historiques si comme tout le porte à croire l'Empire est aux portes de la France.
Mais ne nous lançons pas dans les choses graves.
Nous revenons avec Dugué et Obidine. Je suis contente de vivre, nous entrons chez la mère Gavini qui est seule parce que Gavini est en Corse avec tous les autres Corses pour l'élection de Pietri. Elle est tout ébahie de voir que nous avons eu des billets, elle n'a pas pu en avoir. Je lui raconte tout et mes admirations et c'est dans cette ravissante exaltation que je rentre, contente et gaie. Seulement la Gavini trouve que je suis une bête de ne pas avoir parlé à Victor Hugo qui était en tramway avec nous et qui voyant mon regard curieux et admirateur m'a souri et m'a saluée.
C'est vrai, c'est un génie, il n'y a pas... enfin... La mère Gavini trouve aussi que son mari n'est qu'un imbécile de ne pas me présenter Arnaud qui lui parle de moi et dont je parle... Gavini n'est pas imbécile mais il est multedophile. Zut. nous avons nous , y compris maman bien fait entendre qu'on n'en veut pas. Alors voilà ne parlons pas de ce Corse à caser, cela m'irriterait. Je suis gaie. Cassagnac est un dieu, Arnaud est un ange et moi une folle.
Mais je n'ai pas de chance, Dina ferait bien d'accrocher Obidine qui est un bon parti pour elle, on le dit très riche. Je désire tant et les présages sont bons, en descendant du tramway elle a trouvé un fer à cheval sous les pieds même de Victor Hugo. Cela porte bonheur.