Deník Marie Bashkirtseff

Madame de Lesseps nous a envoyé tous ses sept enfants avec trois bonnes.
Mais disons d'abord que le ton de ma peinture n'était pas mal (pour moi c'est l'important) mais la construction ! On m'a grondée.
Il faudrait pourtant ne pas me désoler, m'appliquant surtout à la couleur, j'oublie la construction que je retrouverai quand la couleur ne me troublera plus; on ne perd pas ce qu'on a. C'est égal je suis dans un nuage noir.
Donc, ces enfants de Lesseps sont une chose curieuse. Ils sont habitués à être donnés en spectacle et exécutent des mouvements ordonnés. Au bout de cinq minutes de séjour ils étaient comme chez eux, et puis ils ont demandé que je fasse leurs portraits, chacun a posé à son tour; j'ai mis quatre ou cinq minutes à les croquer tous les sept et l'aîné a trouvé que c'est très bien fait.
Et puis il a voulu que je mette les numéros et les noms sous chaque figure. Mme et Mlle Tchoumakoff sont arrivés et j'ai emmené la jeune fille me voir essayer une robe pour demain. Et puis Mme Gavini est venue pendant mon absence. Maman a laissé des cartes chez les Randouin et les Pernety et ces dames ont déjà laissé passer deux samedis sans venir. Mme de Bailleul a dîné avec nous. La princesse Karageorgevitch nous a donné des billets pour le cirque ou nous allons avec elle mais comme il y a cette fameuse fête à l'Opéra il n'y pas énormément d'élégance; après on va au Salon qui est éclairé à l'électricité. Ma tante, la princesse, ses fils, Dina et moi. Nous rencontrons Julian et je m'amuse à lui dire des folies hors de l'Atelier.
En descendant aux sculptures nous rencontrons Multedo que je taquine retrouvant un peu d'esprit pour dire des méchancetés. Enfin je me monte et nous amenons les Karageorgevitch souper chez nous. Cela a duré un quart d'heure, puis tout à brûlé et il ne reste plus qu'une carcasse de bois noirci, pas même une étincelle
Lundi grande séance Cassagnac, Gavini n'a pas eu de billets, c'est-à-dire qu'Arnaud lui en a sans doute donné deux et qu'il en a gratifié sa femme et une amie, car Mme Gavini y va.
Cela me serait égal, si j'avais des billets je n'irais pas. Il faut que je travaille. A Julian auquel j'ai fait des confidences, il m'en parle et je lui demande s'il est payé cher par lui. Enfin que dire ? Je suis dans le marasme, cette demi-heure de gaieté m'a encore mieux fait comprendre combien je suis triste.
Larderei était au cirque avec une cocotte. Il était coiffé et arrangé avec son bouquet à la boutonnière comme un garçon coiffeur quoique joli garçon.
Il ne me reste qu'à peindre et si je ne réussis pas à me tuer.
Quelle brute que ce Cassagnac. Cette honteuse belle-mère et tout cela... Comment explique-t-il, comment raconte-t-il tout cela ? Lui, le gentilhomme ?
Ô la bête, ô la sale bête.
Il m'allait, ç'aurait été une fin ou un commencement, enfin ç'aurait été un prétexte suffisant à me donner quand je m'accuserais d'avoir abandonné l'idée d'un roi ou d'un millionnaire.
J'aurais pu me dire: c'est un homme politique, c'est un futur grand homme; j'aurais joué un rôle, je l'aurais aidé... [Mots noircis: Pensez-vous que] cette femme cachée et cette belle-mère connue... lui fassent du bien ?
Je sais que je l'estimais au-dessus d'un roi mais somme toute et sachant maintenant ce qu'il vaut par le mariage qu'il a fait, dites, est-ce que je me surfaisais en y pensant ? Non, n'est-ce pas. Cela satisfaisait mes vanités et en même temps c'était d'accord avec la réalité.
Je suis abrutie, déferrée, embêtée. Je ne pense même plus aux "conquêtes". Je m'habille bien mais je n'y mets plus d'âme et je ne me souviens jamais de penser à l'effet que je produis. Je ne regarde rien et personne et je m'ennuie. Il n'y a que la peinture.
Je n'ai plus d'esprit, je n'ai plus d'à-propos, quand je veux parler je suis terne ou extravagante et puis...
Il faut que je fasse mon testament car cela ne durera pas ainsi et je vais peut-être mourir de ma belle mort.