Deník Marie Bashkirtseff

Je suis jolie, heureuse et gaie. Nous allons au Salon avec de Daillens et puis on cause de tout parce que nous avons rencontré Béraud le peintre que nous avons intrigué au Bal et qui a passé à côté de nous sans se douter de rien. Pendant ce temps-là mes dames se sont promenées de leur côté et ont vu aux Champs-Elysées le grand Popaul. Nous nous retrouvons toutes chez nous et Dina, de Daillens et moi allons m'acheter des brosses tout en parlant de Multedo et de son excellent caractère.
Dina prétend qu'on en ferait un ami vrai et dévoué. Alors moi je lui donne presque raison tout en citant l'amitié de Popaul en exemple, amitié dont Dina s'est toujours défiée avec exagération; tandis que moi je prenais cette défiance pour de la pose. Comment pouvais-je douter du grand Paul ? Jamais peut-être union plus pure n'a été rêvée, que l'union que... j'espérais établir entre lui et moi. Il n'a pas compris.
Ce n'est qu'en le voyant se marier que j'ai eu d'autres idées; c'est son mariage seul qui a causé ce changement dans mon esprit... pas même un changement... mais j'ai simplement pensé que... puisqu'il en était ainsi il valait mieux que cela fût moi. Je sais que je m'exprime mal. Je ne saurais vous expliquer la confiance folle, l'estime, le respect, la soumission et la sympathie immense que m'inspirait cet homme. Etait-ce de l'amour ?
Je ne sais pas au juste. C'était une... nourrice, un grand protecteur, un ange, un être à part; je me reposerais dans ses bras, je lui conterais un tas d'histoires, j'irais m'habiller dans sa chambre et me coucher dans son lit... en le reléguant bien entendu sur le tapis ou la chaise longue. Je n'aurais ni crainte ni pudeur... ce n'était qu'un autre moi que j'aurais eu pour constant spectateur de ce que j'aime et ce qui m'amuse en moi. Quand je dis constant spectateur cela ne veut pas dire plus que le commerce ordinaire des amis. Il n'a pas compris cela et Dina se moque de ses aires chevaleresques parce qu'elle n'admet pas de ces sentiments-là. C'est égal je sais maintenant que c'est une grosse bête et je l'adore... oh ! d'une certaine manière, il n'est plus qu'un subalterne.