Jeudi, 20 mars 1879
Sans le chercher je vais assister à l'affaire Cassagnac ! On va le valider. Nous manquons le train parlementaire d'une heure, il y en a un à I heure quinze. La première figure que j'aperçois dans la gare est celle de Cassagnac se premenant en compagnie de R. Mitchell, Cunéo, Loqueyssie, ses intimes enfin. J'ai entraîné ma tante et longeant les guichets nous sommes entrées dans la salle d'attente. Je comprends maintenant pourquoi ces gens-là ne se montraient jamais à notre train, ils viennent par le second.
Cette rencontre ne pouvait manquer un jour. Il a vu je le crains mon mouvement et ma face détournée pour ne pas le rencontrer. J'ai passé un mauvais quart d'heure. Ce grand diable n'aurait qu'à entrer dans la salle d'attente. Je me serrais les mains dans mon manchon et me pressais les doigts, mais cela ne m'empêchait pas d'être déconcertée et de me coller contre la vitre de la sortie tournant le dos à ceux qui entraient, et si j'étais vue, ne voyant pas comme les autruches. Il va penser que je viens parce qu'on le valide aujourd'hui. Il s'amuserait peut-être à monter dans le même wagon que nous. Je serais retournée à la maison avec bonheur et j'en priais ma tante qui faisait la brave et disait qu'elle n'a rien contre une rencontre avec Cassagnac et qu'elle le saluera si elle le voit... Sans compter... cet homme n'a pas seulement fait part de son mariage et... ma famille est folle, ma parole d'honneur ! Je suis montée en dames seules et nous nous mettons de manière qu'en passant Cassagnac ne puisse pas nous voir.
Il passe suivi des autres, et sa joue vue de profil perdu est trop large vraiment. J'en profite pour dire à ma tante: "s'il était beau, passe encore; mais un monstre pareil ! Non vraiment je ne veux pas nous voir". Et je l'ai soigneusement évité le laissant passer en avant et attendant pour prendre une voiture (arrivée à Versailles) qu'il en ait pris une.
Malgré un fort ennuyeux discours de M. Jean David député du Gers et l'ennemi personnel de Cassagnac, on savait qu'il serait validé. Gambetta le voulait . Au moment du vote, par main-levée, il alla s'asseoir auprès de son père. Le père rajeunit et amincit le fils, ils font bien.
Je suis mal à mon aise, mal à la tête et fatiguée comme après un voyage de Paris à Nice. Cet homme qui croyait peut-être que j'étais là pour lui. Cette pensée me tourmentait tout le temps malgré de bonnes places dans la loge du Président de la Chambre.
En tramway Gavini me remet deux billets pour samedi et me dit que j'ai fait la conquête de M. Arnaud (de I'Ariège) fils de Mme Arnaud l'amie de Gambetta, la fervente républicaine, la grande citoyenne, le salon politique, la millionnaire etc. Elle est d'ailleurs très connue. Le jeune homme est secrétaire de Gambetta et possède à lui tout seul douze millions. Vous comprenez bien que Gavini plaisante, c'est un être curieux et si remuant. Il a vu que M. Arnaud me lorgnait et aussitôt il s'est précipité le questionner et ce qu'il regardait et ce qu'il en pensait: "Ce sont des dames pour lesquelles vous m'avez déjà donné des billets ". Alors M. Arnaud lui en a offert d'autres, pour la même loge, les billets roses.
Nous en rions un peu tout en retournant à Paris avec Gavini et MM. Dugué de la Fauconnerie et Sarlande. Je cause très gentiment et dis des choses assez amusantes tout en jouant l'ingénuité. Ce sont des gens mariés, alors on n'a pas besoin de trop se guinder. Je rentre toute gaie, nos compagnons étaient aimables et Gavini avec son Arnaud m'a rappelé le temps jadis. Il paraît qu'il est beau comme un bronze florentin, c'est un... comment se nomme t-il déjà ce héros de Florence dans le roman de Massimo d'Azeglio. Un pourpoint [Mot noirci: blanc], un poignard, une toque...
Voilà une lettre que j'ai écrite à Alexandre Dumas, vous trouverez toute la corespondance dans l'envelope page 144.
[Jeudi 20 mars 1879]
Vous avez raison. Les romans m'ont tournée la tête. Ces choses-là ne se font pas. Je suis fâchée jusqu'aux larmes de ce que vous avez pensé, mais aussi j'ai été par trop ordinaire. Ce n'est pas à vous qu'on envoie des bêtises copiées par un écrivain public. Voilà pourtant un exploit qui m'a donné du mal. Quoi qu'il en soit je vous assure que je ne mentais pas et que me trouvant toute seule en face d'une situation inextricable, d'une résolution folle à prendre, j'ai prié Dieu et puis j'ai songé à vous m'imaginant que vous seriez l'être fantastique qui au lieu de (me) prendre pour [une] "des femmes du monde qui, etc.'' comprendrait l'âme en peine venant à lui comme à un prêtre demander conseil... Vous m'en donnez un qui me montre la distance qu'il y a entre ce que nous nous imaginions et ce qui est. Je me coucherai de bonne heure, je vous le promets, ainsi grâce à vous je resterai toujours jeune. Quant au renseignement dont j'ai besoin je le demanderai à Celui qui m'a suggéré de vous le demander.
Dormez bien Monsieur et continuez â être aussi bourgeois en particulier que vous êtes artiste en général, c'est aussi un excellent moyen pour ne pas vieillir.
Je vous verrai sans doute Samedi à la Chambre, on proposera le divorce. En fait de divorce, je vous annonce celui de mon adoration avec votre personne.
Comme ce document est de main vous seriez bien aimable en me le renvoyant..