Deník Marie Bashkirtseff

J'ai repris mon travail si malheureusement interrompu jeudi. Je suis hébétée. Nous avons reçu plusieurs lettres et cartes de visites de condoléances. De Mme Balagny et son mari. M. et Mme de Tunis. M. des Perrières etc. On en a envoyé à tout le monde, en Russie, à Nice, en Allemagne, à Paris, en Italie.
M. Nicolas ne se montre plus et nous boude disant aux domestiques que nous l'avons dépouillé. Vraiment ce n'est pas la peine d'être honnête et si l'on n'en sentait pas le besoin pour soi-même, on ne le serait certes pas pour les autres. Ces idiots, ces lâches semblent ignorer que les biens héréditaires sont inaliénables par testament, et que grand-papa ne possédait que peu de chose qu'il a acquis lui-même et dont il a disposé en faveur de maman qui a toujours été sa fille chérie et adorée. Il laisse près de cinq mille dessiatines, et il n'a pu en donner que deux cents à maman; ce qui est beau, c'est qu'il a fait ce testament il y a trois ans à Nice, en l'absence de nous toutes et avec MM. Patton, Orgesko, Bihovetz, Anitchkoff et Walitsky pour témoins. Il y a ces deux cents dessiatines et quelques dizaines, cinquante dessiatines je crois de forêt qu'il laisse à maman et qui n'ont de la valeur que parce que ce petit terrain touche et fait partie pour ainsi dire d'une petite propriété que maman a achetée il y a une dizaine d'années de cela. Voilà toutes les spoliations. Les sales gens !
Les misérables, ils envient cette misère sachant bien que les filles mariées n'héritent de rien et que maman n'aurait rien eu sans ce cadeau que grand-papa a pensé à lui faire. Ils disent: "Elles doivent avoir assez de la fortune Romanoff ". C'est tout à fait bête. Les sales gens ! Au lieu de pleurer un père ils ne pensent qu'à l'argent ! A un argent que personne ne veut et ne peut leur enlever. Ils pensent que nous sommes bourrées, remplies, rembourrées, empaillées de traites, d'obligations etc. qui simulant des dettes feront vendre les propriétés et amèneront l'argent dans nos poches.
Quelle horreur. Je crois qu'ils feront un procès pour les cinquante mille roubles de Dina, parce que c'est fait au nom de maman pour que M. Georges n'y touche point. Les sales gens, n'en parlons plus.
Deux cents soldats sont tombés malades le long du chemin dont quatre sont morts. Tout cela en se rendant je ne sais où pour les manœuvres. M. de Cassagnac fulmine contre le gouvernement et cette fois ce demi-dieu n'insulte ni le maréchal ni ses ministres, ni les Républicains. Tout cela ne serait pas assez grandiose et il profite de son inviolabilité, qui peut cesser bientôt, pour opérer en grand. Il s'écrie dans son indignation et traite toute la France de stupide. "Français stupides" dit-il. Bon, voilà tout le pays, avec son contenu qui y passe. Pauvres Français vous voilà tous idiots. Quel enchanteur que ce Cassagnac.
Il n'a jamais été plus crâne.
Son élection sera cassée sans aucun doute mais il sera sans aucun doute réélu en triomphe. J'en suis malheureusement bien sure. Ce n'est pas de ce côté que lui viendront les inquiétudes ni à moi un plaisir... Je ne souhaite pas qu'il meure cet homme, je n'aurais que faire de moi, mais je voudrais qu'il ne se pose pas si... bien après son sale mariage. N'est-ce pas assez qu'il soit marié; il faut encore m'ôter le moyen de le mépriser. Chaque jour lui apporte un triomphe. Je ne crois pas que ce soit uniquement dans l'imagination de votre servante. Les journaux parlent toujours d'un mariage avec la princesse Thyra et la République m'a bien l'air de ne pas être solide. C'est l'assurance de ces misérables bonapartistes qui me renverse et qui m'enrage.
Mon grand-père est mort, je vais tout en deuil, avec ma famille, tous les jours écouter les prières dites devant son cercueil, j'ai les yeux fixes et les joues pâles. Je pense à mon séjour à Rome, à Nice et je rage !! Ou bien je pense à Cassagnac... sans lui je supporterais le reste mais savoir que cet homme se rend si parfaitement compte de tout, au point de sourire à l'idée de l'effet que font sur moi ses discours et ses affaires. Il me comprend si bien et il me ressemble tant... Je ne lui en ferai pas accroire...
Mon grand-père est mort, je vais tout en deuil, avec ma famille, tous les jours écouter les prières dites devant son cercueil, j'ai les yeux fixes et les joues pâles. Je pense à mon séjour à Rome, à Nice et je rage !! Ou bien je pense à Cassagnac... sans lui je supporterais le reste mais savoir que cet homme se rend si parfaitement compte de tout, au point de sourire à l'idée de l'effet que font sur moi ses discours et ses affaires. Il me comprend si bien et il me ressemble tant... Je ne lui en ferai pas accroire...

Poznámky

A dessiatine (desyatina) was a Russian unit of land measurement equivalent to approximately 2.7 acres or 1.09 hectares. Five thousand dessiatines would therefore equal roughly 13,500 acres or 5,450 hectares -- a substantial estate.