Mercredi, 3 juillet 1878
Le Dr. Michel en raconte ! Et c'est hélas vrai !
Monsieur et Madame Acard, notaire de Blois, ont un fils qui s'en va à Rome faire on ne sait plus quoi, là on lui propose la belle d'Antonelli qu'il épouse d'autant plus volontiers qu'il en est amoureux. Ils ne sont jamais restés ensemble, mais Madame a eu beaucoup de succès, qui lui valurent beaucoup d'argent quoique peu d'honneur. Les gens mal élevés disent qu'elle était tout bonnement une cocotte.
Monsieur Acard est trépassé depuis deux ans et sa charmante veuve encore belle d'ailleurs s'est remariée huit jours avant sa fille, c'est M. Paul de Cassagnac qui a servi de témoin à sa future belle-mère. L'honorable M. Paul de Cassagnac aurait parait-il pris beaucoup d'argent mais on n'avoue que 30.000 livres de rente.
Dieu que c'est beau !
Multedo est venu faire ses adieux et comme il pleut il propose de nous accompagner à l'Exposition.
Accepté mais avant cela comme nous restons seuls il me supplie d'être moins dure etc. etc. etc.
- Vous savez que je vous aime follement, que je souffre... si vous saviez combien c'est terrible de ne voir que des sourires moqueurs, que de n'entendre que des railleries, quand on aime véritablement.
- Vous vous montez la tête.
- Oh ! non, je vous le jure. Je suis prêt à vous donner toutes les preuves... le dévouement le plus absolu, une fidélité et une patience de chien, le temps enfin ! Dites un mot, dites que vous avez un peu confiance en moi... Pourquoi me traiter comme un bouffon, comme un être de race inférieure ?...
- Je vous traite comme tout le monde.
- Pourquoi ? puisque vous savez que je ne vous aime pas comme tout le monde, que je vous suis tout dévoué...
- J'ai l'habitude d'inspirer ce sentiment...
- Mais pas comme à moi... Laissez-moi croire que vous n'avez pas à mon égard des sentiments affreux...
- Oh ! affreux, je vous assure que non.
- Ce qui est affreux pour moi c'est l'indifférence...
- Ah ! dame...
- Promettez-moi de ne pas m'oublier pendant les quelques mois que je serai absent...
- Ce n'est pas en mon pouvoir...
- Permettez-moi de vous rappeler de temps en temps que j'existe... peut-être vous amuserai-je, peut-être vous ferai-je sourire... permettez-moi de... d'espérer que quelquefois, rarement vous m'enverez un mot, un seul...
- Vous dites ?
- Oh ! sans signer, simplement ceci : je me porte bien. Et ce sera tout et cela me rendrait si heureux...
- Je signe tout ce que j'écris et je fais honneur à ma signature.
- Vous m'accordez cette permission ?
- Je suis comme "Le Figaro" je reçois toutes les correspondances...
- Dieu ! Si vous saviez ce que c'est terrible de ne jamais obtenir un sérieux, d'être toujours bafoué... Non, dites, parlons sérieusement, il ne sera pas dit que vous n'aurez pas eu pitié de moi au moment où je vous quitte ! Puis-je espérer que mon dévouement sans bornes, mon attachement, mon amour... imposez-moi les conditions, les épreuves que vous voudrez, puis-je espérer qu'un jour vous serez plus... douce... que vous ne rirez pas toujours..
- En fait de preuves, dis-je assez sérieuse, il n'y en a qu'une.
- Laquelle ? Je suis prêt à tout !
- Le temps.
- Soit, le temps. Vous verrez...
- Cela me fera bien plaisir.
- Mais dites-moi, vous avez confiance en moi ?
- Comment ? J'ai confiance en vous au point de vous confier une lettre avec la certitude que vous ne l'ouvrirez pas.
- Quelle horreur ! Non, mais une confiance absolue...
- Quel grand mot, m'écriai-je.
- Et si le sentiment est grand ? dit-il doucement.
- Je ne demande qu'à le croire, ces choses-là flattent notre vanité. Et tenez je veux bien avoir un peu de confiance en vous.
- Bien vrai !
- Bien vrai.
Cela vous suffit n'est-ce pas. Nous allons à l'Exposition. Je suis impatientée parce que Multedo est heureux et me fait la cour, comme si je l'avais accepté.
Etant impatientée je commence à faire des misères pour le rendre moins doux, je blague sur ma passion pour Cassagnac mais le beau Multedo ne fait qu'en rire parce que tout en exaltant le Chevalier de l'Honneur et des origines sans taches j'en dis des choses qui le démolissent tout à fait.
- Je ris dites-vous Monsieur ! Est-ce ma faute si quand vous êtes sérieux vous me faites rire !
Je finis par un feu d'artifice panaché de plus grosses impertinences de sorte qu'il s'en va très chagriné. Il a tous les symptômes d'un homme vraiment amoureux, il est timide, même égaré, mal à l'aise, différent de ce qu'il a été avant; mais l'idée qu'il en veut à ma dot me fait pousser des cris d'horreur.
Je ressens une vraie satisfaction ce soir, l'Amour de Multedo me fait absolument la même impression que celui d'Antonelli. Vous voyez bien que je ne l'ai pas aimé ! Je n'en ai même pas été amoureuse ! Je n'ai été amoureuse que de ce faquin d'Alexandre.
J'ai été tout près d'aimer... mais vous savez quel horrible désenchantement cela a été, le chevalier de l'Honneur... c'est laid.
Vous comprenez bien que je n'ai pas l'intention d'épouser Multedo, je trainerai aussi longtemps que possible et cela s'éteindra tout seul.
- L'Amour vrai est toujours respectable, lui ai-je dit, vous n'avez pas à en être honteux; seulement ne vous montez pas trop la tête.
- Votre amitié !
- Vain mot !
- Alors votre...
- Vous êtes exorbitant !
- Mais que dire, puisque vous ne voulez pas que j'y arrive peu à peu, que je commence par l'amitié...
- Chimère !
- Amour alors !
- Vous êtes insensé.
- Pourquoi ?
- Parce que je vous exècre !
- Vous êtes un bébé.
Il l'a répété à plusieurs reprises dans la journée et avec un accent si tendre, si doux que je me suis rappelée des accents d'une autre lyre... aux cordes rouillées maintenant et que je méprise. On a sans doute inventé ces horreurs... pour de l'argent épouser la fille d'une... Mon Dieu que c'est bas ! Je le prenais pour un héros, on m'a persuadée qu'il n'était qu'un homme et maintenant on veut qu'il soit un vilain homme. Non, tout cela est vrai, tout le monde le dit ! Les amis en ménageant, les autres tout brutalement et on ajoute qu'il a eu une belle dot !
Et c'est Paul de Cassagnac qui a fait cela.
"La République Française", "Le Rappel" et "l'Evénement" recevront demain les notes à peu près pareilles à celle-ci.
- La France est bien républicaine, bête et canaille. C'est "Le Pays" qui parle du Journal de M. de Girardin mais l'allusion n'échappe à personne.
Je trouve qu'on devrait mettre à l'amende tout français qui achète un journal qui outrage si grossièrement son pays !
On ne doit sans doute pas faire attention à un journal de cette espèce, mais on doit [ne] pas l'acheter; c'est une punition à laquelle il se montrera fort sensible.
Tout cela me fait oublier de parler des tableaux allemands qui m'ont pourtant fait grand plaisir.