Deník Marie Bashkirtseff

Je vais chez Caroline essayer et bavarder. Puis à l'atelier dire adieu à Julian, car dans deux jours je pars pour l'Allemagne me soigner la gorge. Julian me voyant gaie comme [un] pinson lève les bras au ciel.
[Mots noircis: Non n'ayez pas] d'inquiétudes Monsieur, je reviendrai pour le 15 août.
— Vous êtes donc encore bonapartiste ?
— Plus que jamais !
— Oh ! alors je ne sais plus rien de ce qui se passe ! Vous m'avez dérouté tant de fois. Je suis une piste que je crois bonne, tout d'un coup en voilà une autre, je cours après, encore autre chose ! On est perdu. Je me disais c'est une nature du nord, toute de glace. Un beau jour je crois que c'est tout feu ! Puis... pas du tout c'est les deux ensemble., puis autre chose ! C'est incompréhensible, étonnant !
Ne vous étonnez pas de cette conversation, elle a lieu dans le confessional, c'est-à-dire dans le cabinet du père où à chaque fois que j'ai à lui parler ou le payer, nous causons art et politique, et de tout un peu.
— C'est, dit-il, ou une incroyable insouciance, ou une incroyable force de volonté. Mais je crois pourtant que s'il y avait eu vraiment quelque chose, vous ne pourriez affecter cette gaieté même à la superficie...
— Mais il n'y a rien eu...
— Laissez donc, j'aime à lire, autant dans les livres que hors des livres. Eh bien j'ai suivi pas à pas ce relâchement dans le travail ce dernier temps puis le parti-pris... et maintenant c'est incroyable !
Et comme il exprimait en termes fort voilés son ahurissement à propos de Cassagnac qui ayant pu choisir...
— Mais si on ne pouvait pas choisir ? demandai-je.
— Je voyais bien qu'on pouvait.
— Moi ou... les autres ?
— Les autres.
— Vous vous trompez Monsieur et si... bref c'est de ma faute si faute il y a. Mais je ne le regrette pas.
— Non ? C'est égal. J'ai suivi tout cela et... je vous assure il vous en cuira.
— Vous croyez ?
— Il vous en cuira.
Il m'en cuit.
Je rentre préparer plusieurs choses pour le voyage et d'une humeur telle que pour cet homme je donnerais tout, je donnerais et le monde, et la fortune et tout le monde, et sur un mot je m'en irais au bout du monde pieds nus, en chemise... C'est sans doute à cause de l'impossibilité...
Belle soirée à l'Opéra. Nous avons l'entre-colonne du marquis de Casa-Riera. Un type celui-là, vieux, sourd, aveugle, millionnaire, et abonné à tous les théâtres et ne veut inviter que des femmes jolies et élégantes. Je suis habillée comme au dernier bal, je suis plus pâle que l'autre soir, aussi jolie mais moins capiteuse. Mme Gavini, Dina et moi. MM. Gavini, de Rossi, le général Nicolaï, Gavini neveu, Filippini, Multedo, le marquis Casa-Riera, son chevalier de compagnie et puis Francia fils. Les Francia ont une belle villa à Nice et reçoivent beaucoup. Celui-là nous est présenté à Paris, nous nous rencontrions tous les jours à Nice.
Multedo s'est beaucoup tenu derrière mon fauteuil; il croyait m'embrasser par son haleine, mais cette haleine ne faisait l'effet que d'une légère fraîcheur sur le cou. Est-ce qu'il serait comme une cave cet homme ?
Il chante toujours la même chanson... enfin il m'a tourmentée trois heures pour que je lui dise ce qui lui manque pour me plaire, car enfin, dit-il, je vois que vous causez avec moi plus volontiers qu'avec les autres mais ce n'est pas tout ! Me croyez-vous capable de devenir un homme de génie ? De rendre mon nom célèbre, de le rendre immortel ?
— Assassinez quelqu'un.
— Non ! Je parle sérieusement... voyons je vous en conjure dites ce qui me manque ?
— Des cheveux noirs.
Je pensais à autre chose.
— Oh ! non, je vous en prie répondez-moi. Me jugez-vous capable de de devenir un grand homme, de m'immortaliser, enfin ?...
— Je ne vois que l'assassinat.
— Oh ! que c'est affreux de toujours railler... je n'obtiendrai donc jamais de vous un mot sérieux ?..
— Eh bien oui, c'est ça qui vous manque ! dis-je ennuyée.
— Devenir un grand homme. Je le savais !
— Amen.
Il m'a demandé de m'écrire. Oh ! la belle rose...
Je me suis amusée parce que l'on m'a admirée...
Je donnerais toute cette soirée pour apercevoir le Défunt...
Après le spectacle les messieurs voulaient nous mener prendre des glaces mais Gavini n'a pas voulu sous prétexte que nous sommes des jeunes filles. Mme Gavini en avait envie, elle.
Pendant le souper à la maison j'ai eu pendant quelques minutes envie de mourir dans les bras du Défunt. Quelle drôle de chose que la nature humaine, si on venait me dire que ça peut s'arranger il n'y aurait rien au monde que je ne ferais et ne donnerais pour cela. Si on m'offrait d'épouser l'homme le plus riche de la terre je le chasserais pour l'autre. Refuserais-je un Roi ? Je ne sais pas.
— Je t'ai toujours répété, me dit Dina, qu'il n'était qu'un homme tu ne l'as jamais voulu croire...
Il était même tout ce qu'il y a de plus homme... et sensible à l'argent et au reste.
C'est vrai, je me suis cruellement trompée... j'en voudrais quand même... Sachant qu'il me prend pas par amour. Lisez page 289, livre 80ème.
J'ai manqué-là ma vie. Si ça c'était fait, c'eut été trop beau.