Deník Marie Bashkirtseff

Caroline a essayé hier la robe de mariage. Mlle Acard n'a jamais de sa vie mis un corset; pour qu'une parisienne n'étant pas une Vénus s'abstienne de porter ce harnais si nécessaire à nos misérables modes il faut des raisons graves. En effet Mademoiselle est très efflanquée, pas de gorge, et un estomac fort délicat... Elle est charmante, dit Caroline, je vous assure, sans doute elle ne brille pas par la taille et n'est pas du tout coquette; elle a l'air d'une jeune fille qui aurait beaucoup été avec des jeunes gens, une garçonnière et très mal habillée toujours...
Cela me réjouit beaucoup. Le soir nous parlons de l'étrange conduite de Blanc auquel je ne tiens guère mais dont la conduite est tout à fait extraordinaire et surtout de Cassagnac-Acard. Je ne m'explique pas cette joie, cet empressement : à chaque rencontre et puis ces cachotteries à propos du mariage qu'il a annoncé à tout le monde. On dit aussi que j'aurais pu l'épouser. Je le crois et c'est pour cela que je suis envahie par un tas de sentiments confus. Il fait tellement chaud qu'on ne respire que le soir dans le salon sans lumières et avec toutes les fenêtres ouvertes. Maman, Marie, Dina et moi étendues sur des divans ou sur des fauteuils.
J'ai passé près de deux heures ainsi moitié dormant, moitié regrettant, rageant et me calmant. Il m'est même venu à l'idée de faire mourir Mlle Acard. Je n'y vois pas de mal, je ne vois que moi, Cassagnac et elle entre nous deux. Surtout quand je me représente la maison Acard en ce moment... où tout est en fête. Elle doit être radieuse... on se prépare.
Il n'y avait qu'un seul homme dans tout l'univers pour moi. C'était Paul de Cassagnac. Je ne puis être reine, je ne daigne pas accrocher quelque petit monsieur qui me fera entrer dans le grand monde; le grand monde vous le comprenez qui [Mots noircis: peut-être mon] but définitif. Il est mon élément naturel comme l'eau est l'élément du poisson et l'air celui de l'oiseau, il serait un moyen aussi et voilà tout. Je puis demain si je veux y aller, moyennant la fortune que j'ai avec un monsieur quelconque, mais ce serait faire un sacrifice insensé pour rien et tomber dans la boîte des femmes du monde, plus ou moins jolies, plus ou moins à la mode.
Et c'est Mlle Acard qui me le prend. Elle ne saura qu'en faire. Cette grande bonté de terre-neuve l'ennuiera, quant à l'esprit elle ne le comprendra pas... tout à fait, pas jusqu'au bout.
J'aurais pu l'avoir. Je ne sais si cela me désespère ou si cela me dégoûte... de l'homme qui s'est marié comme ça, il n'est plus lui puisque je n'avais qu'à le vouloir, moi ou une autre... il avait peut-être de l'affection pour moi... pas assez pour que cela l'empêche de faire une fin avec n'importe qui...
Maman et Dina me reprochent avec raison certaines brusqueries, certaines bravades. Un tas d'affectations qui me poussaient toujours à me montrer railleuse, froide, inabordable. Ce qui serait très bien s'il s'agissait d'empêcher qu'on pense que je suis amoureuse, mais non il fallait montrer que j'étais possible... Mais, qui pouvait penser à de telles choses ! Je croyais qu'il fallait être aimée, je n'osais le désirer et je me faisais folle et froide pour qu'il ne pensât pas que je voulais me jeter à sa tête. Mais, éclaircissons un point, sachant tout, en aurais-je donc voulu ? Oui, oui, oui, si non par amour, du moins par vanité. Faire un mariage de raison avec un homme comme lui ou bien me vendre très-cher en mariage bien entendu. Je n'ai pas autre chose à faire. Quant à acheter un monsieur je vous ai déjà dit que cela ne me servirait à rien.
Et puis qui sait, même en sachant qu'il n'avait pas absolument besoin d'être amoureux pour se marier, qu'il faisait une affaire, même en sachant cela j'aurais pu l'aimer pourvu que ce fût moi l'affaire. Quand on aime rien n'y fait. [Mots noircis : L'avare renonce] à l'argent, l'ambitieux aux honneurs, le frivole à la vanité non pas [Mot noirci : qu'on] change sa nature mais parce que [Mots noircis : l'être aimé tient lieu de] tout et qu'en lui on voit tout. Et c'est justement là le miracle. Par moments... je crois que je parle en connaissance de cause cette fois. Ce que je dis doit compter car je ne suis ni à Nice, ni en Italie; je suis remise de mes chagrins et de mes humiliations, je ne désespère pas du tout, au contraire; je suis occupée et même je m'amuse. Il me semble donc par moments et vaguement que je renoncerais à tout pour cet homme, car en dehors de lui et sans lui il n'y a ni argent, ni honneurs, qui me soient bons à quelque chose; si j'en voulais ce serait pour lui plaire.
Je ne m'appesantis pas là-dessus, je signale une disposition d'esprit très [Rayé: étrange et voilà tout, différente] de tout ce qui a précédé. C'est drôle mais je ne puis du tout écrire comme je pense, tout cela est à peu près mais lourd, mais défiguré par la plume.