Deník Marie Bashkirtseff

La voici cette lettre que j'ai revue et rédigée jusqu'à la nuit.
^7^ Vous devez recevoir une telle pluie de lettres anonymes que je vous préviens avant tout que celle-ci n'est pas telle. Lisez-la jusqu'au bout, quoi que vous trouviez, sinon n'en lisez pas un mot c'est ma volonté. Je viens droit à vous, écoutez-moi avec respect par respect pour vous même, puis vous vous en ferez ce que vous pourrez. Le temps presse et l'intérêt est trop sérieux pour qu'on s'arrête devant des susceptibilités banales. Peut-être cette démarche suprême et parfaitement réfléchie ne sera-t-elle qu'inopportune mais on n'aura du moins rien à se reprocher vis à vis de soi-même. On croit que vous vous trompez, on se trompe soi-même, ce sera tout. La femme qui a méprisé tout le monde et qui n'a eu que des railleries dans la bouche va vous parler à cœur ouvert estimant que la chose en vaut la peine et vous prouvant ainsi qu'elle vous honore à l'égal d'elle-même ce qui est, quoi qu'on dise, la plus grande distinction
Ibid, p. 361-364
qu'on puisse conférer à son semblable. Je crains que vous ne me lisiez craignant d'être distrait de la belle action que vous vous êtes décidé à commettre. Vous êtes si entortillé que vous vous croyez peut-être amoureux et naturellement ne sentant pas le feu sacré vous vous consolez en pensant que ce sont là les sentiments purs et en inventant des grâces exquises où il n'y a qu'une grande aisance acquise par un long exercice. Je ne veux débiner personne vous en savez là-dessus plus long que moi. Mais les affaires arrangées ne vous vont pas. Que voulez-vous donc, de l'argent ? Vous pouvez en avoir trois fois autant. Cette alliance terne aura une influence terne même sur votre carrière politique. Vous croyez faire un mariage sérieux, on le trouve mesquin et bouffon, on dit même que vous vous résignez à cette triste fin afin de noyer vos déceptions. Mais ce sont des folies. Laissez là ces indignités il est encore temps et sachez qu'une femme plus jeune, plus riche, plus convenable ne demande qu'à tout vous sacrifier et venir se coucher à vos pieds soumise et dévouée comme un chien quelque que soit votre situation, quel que soit votre avenir. Votre famille serait plus heureuse d'une alliance plus digne, plus avantageuse, vous-même ne serez pas heureux avec une femme médiocre, pas même jeune et à laquelle vous livre on ne sait quel outrageant miracle. C'est folie que de vous en parler si tard mais qui pouvait croire à une telle bêtise de votre part, bêtise insigne qu'on ne peut laisser passer sans crier... et puis on ne savait pas que cela ferait tant de peine !.. il en est encore temps. Profitez du hasard compatissant qui a suspendu l'horrible folie. Laissez là ce marché vulgaire, indigne, bourgeois qui avilit votre caractère. Que l'on cesse de vous outrager en disant que vous ne pouviez prétendre à rien de mieux et que ce type de demoiselle de magasin est tout ce qu'il vous fallait. Car personne ne croit à l'amour dans cette misérable affaire. On se consolera difficilement sans doute car on ne trouve pas tant de maris qu'on veut avec ces grâces sortant banalement de l'ordinaire et cet esprit cultivé dans les Eglises et les Bals de l'Opéra. Jeune, intelligent, plein d'avenir (quoi que vous en pensiez) ce serait finir tristement, follement. Ayez pitié de vous et un peu des autres. On se chargera d'arranger les choses, il en est encore temps et il n'est que temps ! Votre famille malgré les choses actuelles ne demandera pas mieux que de voir assurer votre bien-être, votre bonheur intime, de faciliter votre grandeur future. Ce que je vous conseille peut être mal mais je crois sincèrement que vous faites fausse route et puis fût-on un ange que dans ces choses-là on est égoïste en diable. Ne craignez donc pas de confesser que vous cédiez aux instances des vôtres, des prêtres, des bonnes femmes. Vous le pouvez encore ! Songez donc qu'il y va de toute votre vie et de celle d'une autre. Cela serait encore facile, un délai, un voyage... Que faudrait-il dire Grand Dieu pour vous persuader, pour vous rendre à vous même !
Relevez la tête, voyez dans quel limon bourgeois vous vous plongez ! Mais vous n'êtes violent et volontaire que dehors ! Est-ce la peine d'être ce que vous êtes pour en finir ainsi ! Un extérieur modeste n'est pas une garantie, rappelez-vous de toutes les femmes pas belles que vous avez détournées du bon chemin pour les conduire dans un meilleur peut-être, non je n'ai pas envie de rire. Vous êtes trop pratique pour vous laisser prendre aux airs tendrement
casaniers et d'interieur qu'affecte toute fille qui veut se marier. Ces filles-la une fois arrivees sont quelquefois plus mauvaises que les autres surtout si elles ont longtemps attendu. Ce qui vous séduit c'est le pot-au-feu, l'utile qui n'est pas trop réjouissant, mais pensez-vous donc que la femme qui aime, et la femme de cœur n'est pas capable d'être tout ce qu'on veut. Celle-là vous aime, dites-vous, mais elle aimerait chaque mari ! Prenez une femme assez jolie pour vous faire honneur et assez bonne, assez élevée d'âme pour être au-dessus des considérations pitoyables routinières des ménagères qui font elles-mêmes leur marché. Celles-là le font faire ensuite par leur époux. Une femmes qui vous sacrifierait toutes ses fiertés, qui ne verrait que vous au lieu de sa petite ambition cachée. Sachez que pour faire un bon mari, de même qu'une vraie bonne mère de famille, une épouse idéale, il n'y a qu'un être véritablement supérieur qui seul peut avoir les charmes de la vertu et de la bonté sans en avoir les mesquineries et les ennuis. Bien que vous ayez souvent failli à votre parole (vous la tiendrez celle-là !) je vous demande celle de ne jamais vous vanter dans le cas monstrueux où vous aimeriez et d'oublier loyalement (si toutefois un être qui serait abruti à ce point avait des notions de ce sentiment) cette loyale tentative de sauvetage dictée par une profonde et sincère amitié pour vous. Mais en donnant une preuve si flagrante d'un si affreux mauvais goût vous mériteriez le plus profond mépris et le plus misérable sort. Vous qui parlez de pieds, (de) beauté, de distinction, de race, parlons-en ! Allons, un bon mouvement, je crois après tout qu'il doit y avoir quelque chose et que surtout après vous on trouvera quelque vieil officier de marine qui fera parfaitement l'affaire. Non il n'est pas encore trop tard, il n'est jamais trop tard puisque vous ne l'aimez pas ! Gardez-vous de la fausse générosité. On vous tient par là. Soyez vraiment généreux et ne laissez pas noyer une zibeline pour sauver un rat qui n'est même pas en danger. On se consolera là-bas, vous aurez été une réclame, on ne se consolera jamais ici, et on aura raison. Faites appel à votre raison, à votre cœur... On se consolera pourtant si vous persistez à vous rouler dans la poussière, car vous montrerez par là que vous n'avez que ce que vous méritez.
SUZANNE AU MASQUE Juin 1878. Paris
Le jour j'ai été grondée par Robert-Fleury, puis j'ai été chez les Gavini et puis M. de Morgan est venu le soir. Je profite des leçons que me donne maman, je deviens tendre, compatissante etc.
Songez donc Multedo est venu dans le jour et a présenté une requête à maman au nom de beaucoup de gens qui tous trouvent que je n'ai que de l'esprit, que ce feu d'artifice fatigue, que c'est malheureux que je n'aie pas de cœur... Je suis donc cruelle et froide et railleuse, quel bonheur ! Je m'en doutais un peu mais je n'osais le croire. Quelle chance !
C'est charmant. Nous nous plaignons du mariage de
Cassagnac, si jamais j'avais eu dans l'idée la possibilité d'en faire quelque chose j'aurais agi autrement et j'aurais réussi. Il ne demande qu'une bonne femme et une bonne dot. Et je le voudrais à ce prix ? Oui, et s'il venait me dire un mot je m'en irais avec lui comme Berthe avec Lancaster. Avec lui serait la liberté, la possibilité de faire quelque chose et pour me compenser des richesses il y aurait autre chose. Maman croit que je suis désespérée. Du tout. Mais par moments j'ai de telles faiblesses morales qu'elles me font presque évanouir de sorte que j'ai résolu d'envoyer cette lettre, au moins je ne me reprocherai rien si plus tard il me vient des douleurs et des regrets. Mais ce Multedo et ces autres braves gens ! Adorables !
La lettre est presque de mon écriture et l'enveloppe tout à fait. Vous vous demandez si je suis folle... du tout. Tout est pesé. Tous les miens savent ce que j'écris, sauf quelques expressions. En attendant tout cela m'amuse, je ris de mes inventions et m'imagine ce qui doit en résulter.
La petite tante Marie dit avec la plus grande conviction que si j'avais du cœur je serais un phénomène. J'en ai porté un en émeraude ce soir.
Pourvu qu'il lise cette lettre.