Deník Marie Bashkirtseff

Nous partons a deux heures, M. et Mme Gavini, Dina et moi. Dina est tres elegante et riche. Moi j'ai une robe courte en laine et un grand chapeau de paille avec des plumes blanches quelque peu Louis XVI. Jamais l'Empire ne reviendra d'une façon normale, les Parisiens aiment les fêtes, les rois, le luxe, ils en ont et ils ont la liberté.
Les Gavini connaissent tout le monde. Il fallait être bécasse comme moi pour ne pas comprendre qu'un préfet sous l'Empire qui a pendant dix ans reçu l'Europe entière qui passait par Nice, qu'un tel préfet et que sa femme ne peuvent pas être des canailles. On nous présente des messieurs, entre autres le baron
Haussmann. A la bonne heure.
Cette journée a été tout ce qu'on peut s'imaginer de plus beau, nous étions d'une façon très convenable, je ne me suis pas ennuyée. Un monde inouï, fou, incroyable. J'étais bien. Un retour insensé.
Auprès de l'arc de triomphe la voiture de Gambetta se trouve près de la nôtre pendant quelques instants. Gavini et Gambetta se saluent et Gavini me promet de me présenter Gambetta.
Vous savez que je crains de me réveiller.
J'ai rencontré quelques connaissances, j'étais heureuse d'être avec du monde.
Le mariage de Cassagnac est un fait presque certain, hier il a dit à un de ses amis qu'il en était sérieusement question. On est en pourparlers.
Le marché n'est pas encore conclu. Mme de La Valette, née Rouher, sa maîtresse depuis longtemps est furieuse, dit-on. Le docteur Michel qui disait que Cassagnac ne peut se marier étant payé par une femme, Michel est obligé de convenir qu'il se marie. Quelle saleté !!
J'aimerais bien mieux qu'il fût entretenu que de le voir épouser cette fille Acard qui n'est pas grand chose après tout...
J'ai acheté un livre imprimé assez gros dans lequel j'ai découpé des lettres que j'ai collées sur une carte et qui forment la chose suivante :
Une femme qui s'y intéresse vivement et sérieusement veut savoir si vous faites un mariage d'amour ou de raison.
Figaro, Bourgogne, Cora.
J'en ai préparé un autre mais j'aime mieux ne pas vous raconter toutes ces bêtises.
Mouzay et sa fille à dîner. Mouzay dit qu'elle est très heureuse que j'aie Mme Gavini qui est la femme qu'il faut pour me lancer. De Daillens me demande quel est mon but en étant bonapartiste, car je ne suis pas femme à perdre mon temps, et Mouzay ajoute qu'elle m'a désignée depuis longtemps pour être le chef du parti bonapartiste. Elle le croit la malheureuse !
Moi je ne crois encore rien, je me recueille, j'attends, je calcule, j'étudie [Mots noircis: mes moyens] et je m'occupe de bêtises de Cassagnac.
A l'heure qu'il est je vous annonce que le mariage n'y fera rien et qu'aussitôt que je pourrai je... (c'est mal, je ne le ferai pas mais il faut que je dise ce que je pense) je le prendrai à sa femme. Il ne sait pas le malheureux... il voudra toujours de moi comme
d'une belle bête. Comme c'est idiot dans ce monde... j'ai vu le duc de Hamilton qui a salué Mme Gavini.
Si on pouvait entendre toutes les choses mordantes, fières, gentilles, tendres, spirituelles que je dis à propos de Cassagnac... s'il pouvait seulement m'entendre ce soir à dîner il ne se ficherait pas tellement de moi. Je vous dirai même sans honte aucune que s'il me connaissait il m'aimerait. Mais avec lui je suis spirituelle c'est vrai, mais folle, sauvage, railleuse, rouée; je me pose en abîme de perfidie... S'il devait m'aimer il m'aurait aimée pour cela. Et si j'avais été autrement je regretterais de n'avoir pas été comme ce que je viens de dire. Je pesterais contre mon sérieux et contre mes honnêtetés. Non ! je ne voudrais pas changer, je voudrais seulement qu'il entende une fois une de ces bonnes choses si charmantes lorsqu'elles sont une rareté au milieu de cet abîme de perfidie comme dit M. Bachkirtseff. C'est de Daillens qui a eu cette idée et moi je lui ai donné raison en riant. Qu'est-ce que je veux enfin ?! Rien du tout. Ce sont des fantaisies.
C'est curieux comme je me sens forte et patiente et sûre d'arriver à mes fins.
Mon Dieu je vous remercie et je me confie à vous.