Deník Marie Bashkirtseff

Je suis allée chez Alexis et cette fois je ne l'ai pas du tout aidé.
Je lui ai donné trois lettres...
Le premier est faux et me nuit en racontant des bagatelles sans importance sur mon caractère qui me nuisent. Le second est blond, assez fort aux yeux bleus, à la physionomie douce mais au regard assez étrange. Il a pour moi une affection naissante, je l'intimide et il ne sait que faire. Mais ces deux-là ont infiniment moins de rapport avec moi que le troisième avec lequel il y a communauté d'esprit, de sentiment, de cœur, qui m'aime beaucoup mais qui a dans la tête un mariage avec une grande brune.
Ensuite je lui ai demande si je puis etre magnetisee et magnetiser. Etre magnetisee avec une certaine peine mais magnetiser
très facilement. Je m'en vais donc dans le cher vieux Paris acheter des livres sur le magnétisme et comme il y en qu'on ne peut avoir, on m'envoie chez le baron du Potet lui-même. Rue du Dragon 10. J'y trouve un grand escalier large et noir comme en Italie, une bibliothèque et un vieux maniaque qui me déclare être le roi du magnétisme. Je vais sérieusement m'en occuper. Je trouve que cette puissance est un reflet de la divinité.
Les miens vont voir une féerie au Châtelet, je vais avec eux. Nous y trouvons les Lacon et les Foster qui viennent nous voir dans la loge. Quand on a vu une féerie on les a vues toutes. Je me suis ennuyée et tout en regardant machinalement les réclames sur la toile je pensais que ma vie est étiolée, fanée et... fichue . c'est dommage de sentir un tel vide, une telle désolation autour de soi. Au fait... j'y suis maintenant. Je me croyais née pour être heureuse en tout, à présent je vois que je suis malheureuse en tout. C'est exactement la même chose excepté que c'est tout le contraire. Du moment que je sais à quoi m'en tenir c'est fort supportable et cela ne me cause plus de chagrin puisque je le sais d'avance. Je vous assure que je dis ce que je pense. Ce qui était atroce c'est la désillusion constante, trouver des serpents où on s'attendait à voir des fleurs. Voilà ce qui est horrible... Mais ces chocs m'ont formée à l'indifférence. Tout passe autour de moi, je ne mets seulement pas la tête à la portière quand je vais à l'atelier. Je ferme les yeux ou lis un journal.
Vous croyez peut-être que cette résignation est désespérée... elle est causée par le désespoir mais elle est calme et douce quoique triste. Au lieu du rose c'est du gris voilà tout. On en prend son parti et on est tranquille.
Je ne me reconnais plus... ce n'est pas le sentiment d'une heure, mais je suis devenue comme ça. Cela me semble drôle mais ça n'en est pas moins vrai.
Je n'ai pas même besoin de fortune, deux blouses noires par an, du linge que je laverais le dimanche pour la semaine, une nourriture très simple pourvu qu'il n'y ait pas d'oignons et que cela soit frais et le moyen de travailler. Pas de voiture, l'omnibus ou les pieds; je porte des souliers sans talons à l'atelier. Pourquoi vivre alors ? !
Pourquoi ? Eh parbleu ! dans l'espérance des jours meilleurs et cette espérance-là ne vous quitte jamais.
Tout est relatif - ainsi par rapport à mes tourments passés, le présent c'est le bien-être, j'en jouis comme d'un évènement agréable.
Au mois de janvier j'aurai vingt ans. Mousse aura vingt ans !
C'est absurde et impossible. C'est effrayant.
Par moments il me prend des envies de faire toilette, de me promener, de me montrer à l'Opéra, au Bois, au Salon à l'Expo-sition. Mais je me dis aussitôt : A quoi bon ? Et tout retombe dans le néant.
Entre chaque mot que j'écris je pense un million de choses, je n'exprime que par lambeaux les pensées indistinctes des "déductions complètes dans leur entendement".
Quel malheur pour la postérité.