Mercredi 8 mai 1878
C'est ce soir le grand bal donné par la princesse de Sagan en l'honneur du prince et de la princesse de Galles.Mais nous aussi nous avons une fête : M. Georges. Après quoi je viens dire à ma mère que tant que j'espérais je discutais avec elle, mais à présent tout est fini, je la méprise et m'en vais. Après quoi on éclate en reproches. Je suis un monstre d'ingratitude, le seul tort que l'on a eu c'est celui d'avoir épousé M. Bashkirtseff.
Tas de crétins ! Que voulez-vous que je dise !
On m'a perdue et on ose crier !
Pourquoi suis-je condamnée à tant souffrir ? Madame ma mère ne manquerait pas de dire : Pour la façon dont vous traitez votre mère ! sans songer que ces traitements ne sont que les suites de toutes ces horreurs ou des moyens pour améliorer un tant soit peu l'infernale existence que nous menons.
Mon Dieu, faites-moi souffrir davantage encore, tourmentez-moi encore plus si c'est possible, parce qu'alors je serai sûre... d'une gratification.
Que pensent les domestiques, les voisins ! Je joue le rôle du mari, ma mère celui de la femme et l'autre celui de l'amant.
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On me le cache et à peine suis-je dehors qu'on le laisse entrer.
Je voudrais consulter quelqu'un mais on me demanderait pourquoi ma mère n'y fait rien et on penserait des choses épouvantables que j'ai inventées pour effrayer mais qui n'agissent pas dans le bon sens, qui affolent et c'est tout. Mais aussi mettez-vous à ma place ! Eux ils ont vécu, mais moi je suis jeune, je veux vivre et ils me perdent !. J'ai en face de moi une espèce de folle au lieu d'une mère, et je me tue, je m'extermine à plaider devant une sourde !
Je ne sais si le mot agaçant peut s'employer dans des circonstances aussi lugubres, mais il rend bien mon sentiment, c'est agaçant au suprême degré de voir qu'on vous aime et qu'on vous martyrise, on vue tue, on vous perd par faiblesse et par folie I !
Il n'y a pas moyen de se débarrasser de cet homme tant que son père est là, dit-on ?
- Si, il y en a un et simple. Si seulement ma mère le recevait... et s'il savait qu'elle l'accueillerait comme je l'accueille il ne viendrait jamais.
Si Cassagnac ne se mariait pas, j'irais lui demander conseil, ce serait un épisode amusant, mais s'il se marie je crains de l'ennuyer.