Deník Marie Bashkirtseff

J'ai travaillé toute la journée ce que je ne faisais plus très régulièrement depuis trois semaines. Vous savez je me baigne autant de fois par jour que possible et ce soir je venais justement de me rafraîchir et de mettre quelque chose de long, de blanc, de collant, (sans corset ce qui donne beaucoup de grâce et un certain côté dramatique), lorsqu'est arrivé Blanc et au bout de quelques minutes de conversation il nous dit que "Paul ne lui a rien dit mais qu'il est convaincu qu'il va se marier parce que chaque fois qu'on lui en parle il a l'air ennuyé et que l'origine de la famille Acard n'est pas aussi nette qu'on l'aurait désiré..."
Ce misérable capitaine de frégate m'a de nouveau fait de la peine; s'il n'y avait pas eu les folies de mardi je ne serais pas si fâchée... eh bien ! Je félicite sa future ! Ou bien c'est un cochon ou bien il ne l'aime pas.
Une jeune fille qui se conduit aussi follement, oh oui follement, ne doit pas s'attendre à ce qu'on fasse grand cas d'elle. Je suis sûre que l'autre fait d'autant plus la sainte qu'elle sait à quel vieux dévergondé elle a affaire, et l'imbécile est trop heureux de toucher le bout de ses doigts ou de lui... horreur ! baiser la main.
Lorsqu'on allume les bougies, je me voile avec je ne sais quelle mousseline indienne ou diable sait quel tissu égyptien, mat et souple, il m'est presque impossible d'avoir la figure et la tête découvertes quand il m'arrive un ennui pour lequel je n'ose pas me chagriner mais qui me rend toute froide, molle... on me pousserait que je tomberais comme le voile dont je suis couverte, sans bruit et sans résistance.
Si ce n'est pas enrageant de voir ce Blanc jouer au piquet avec Madame ma mère ! ! Ai-je envie de le voir Blanc ! Ai-je envie d'entendre que je suis, par l'art élevée au-dessus des mortels et de leurs misères ! Oui, je le suis. J'ai absolument rompu avec mon passé, je n'en parlerai plus jamais je n'ai qu'en faire. Chaque mot que je dis à présent doit porter. Ce n'est pas que je vous parle comme Bossuet mais mes expressions quand j'ai parlé sérieusement n'ont plus rien d'exagéré.
Mme Baudouin vous savez la mère de Jeanne est venue ce soir, elle part demain. J'ai parlé toute la soirée de mon mariage avec Gambetta, et vers la fin j'ai commencé à croire que c'est une chose possible et pourquoi pas ? S'il voulait je consentirais de suite. Je lui ai écrit ce soir même une lettre anonyme assez raisonnable pour qu'il y fasse attention. Ce serait superbe, éblouissant et splendide.
[En travers : J'ai oublié les initiales que j'ai données. Impossible de savoir s'il y a une réponse.]
Quel retentissement, mon Empereur ! Je deviendrais ensuite présidente de la République
Blanc trouve que c'est idiot. Aussi pourquoi ?...
Le père de Mme Doubelt est mort. Cette dame après les amitiés que vous savez avait emprunté une broche de diamants à maman qu'elle n'a jamais rendue ne se montrant jamais elle-même; [Mot noirci: avant] écrivant souvent des petits mots d'invitation et de promesse.
[En travers : Elle a apporté le bijou au bout de trois mois ]
Passons, ce n'est pas intéressant. Donc voilà, je repense [à] toutes les belles choses écrites pendant la pose aves Schaeppi. En effet, quel dommage et quel ennui !.. Un instant j'ai cru que cela me ferait plus de peine que l'on ne peut penser mais au bout d'une heure de ces raisonnements impitoyables que j'ai gagné à force de pratiquer les contrariétés dans mon existence antérieure, mon ennui réduit à sa plus simple expression est une chose confuse à laquelle je n'ai pas la moindre envie de croire qui m'embête profondément et que je trouve tout à fait atroce.
Madame Doubelt sort d'ici, il est une heure. Avec toutes ces blagues je me suis sauvée d'une tristesse inutile qui aurait duré des heures et qui est bien atténuée pour ce soir et pour les jours suivants. D'ailleurs tenez, je vais en prendre bravement mon parti, quoique ce soit bien, bien dur... mais il n'y a rien à y faire... se soumettre aux évènements... Savez-vous que ce n'est guère agréable ! Assez de mignonneries. Voilà, j'en prends mon parti... et si ce n'était pas vrai ? Si ce n'était pas vrai je serais enchantée ! Mais hélas les choses tristes sont toujours vraies...
Pourtant je l'ai bien demandé l'autre jour, il est vrai qu'il ne m'a rien promis, comment voulez-vous que le Bon Dieu promette.
Si j'étais une femme intelligente, fine, intriguante, utile, on m'emploierait, mais je ne suis qu'amusante ! !
Allons, ces belles rages passeront.