Lundi 15 avril 1878
Schaeppi ne viendra que les après-midi, par conséquent ce supplice durera deux semaines.Quand je dessine je ne vis plus de la vie des hommes, je suis à mon travail, mais quand je pose...
Ce matin, ennuyée d'avoir manqué l'atelier grâce à la lettre de cette fichue Suissesse qui est arrivée trop tard, je m'en allai au Louvre avec Rosalie et en passant j'ai envoyé Fortuné dire à Multedo que devant me trouver au Louvre où travaille en ce moment Mlle Schaeppi dont je lui avais parlé, c'est une bonne occasion pour que je le lui présente puisqu'il a envie de faire son portrait. Il répond qu'à midi et demi il sera heureux de se trouver au Louvre. Mais en route je forme le projet de m'en aller à midi juste et de le laisser se morfondre tout seul, mais je deviens meilleure et décide de l'y attendre quand même, mais Multedo est sans doute voué au malheur, les musées sont toujours fermés lundi, je rentre donc et ne lui envoie le billet ainsi conçu que le plus tard possible.
Cher Monsieur,
Je voulais vous présenter à Mlle Schaeppi mais j'avais oublié que le Louvre était fermé le lundi. Ainsi donc n'y allez pas.
Marie Bashkirtseff.
Et voici sa réponse aussi tenor italien, aussi fleurie et aussi... que le diable l'emporte...
^6^ Lundi [15 avril 1878] Mademoiselle,
Je vous remercie d'avoir bien voulu vous souvenir de moi et du charmant projet que vous m'avez proposé.
J'ai trouvé votre petit mot en revenant du Louvre. Moi-même, tout entier à la joie que je ressentais, j'avais oublié que lundi est un jour de chômage pour nos musées.
J'ai éprouvé devant les portes closes du palais un cruel désappointement.
On ne se lasse jamais en effet de contempler des chefs-d'œuvre.
Quand j'ai eu le délice d'admirer une merveille le samedi et le dimanche, je n'en suis que plus ravi de la voir de nouveau le lundi.
Hommages respectueux.
A. Multedo
Dina a dit que Paul de Cassagnac serait tout autrement si j'avais été avec lui au moins la moitié aussi aimable qu'avec Multedo. Cette idée absurde peut-être, n'est cependant pas de nature à me réjouir.
Les pieds que peint Schaeppi ne valent rien. Maman et Dina
- Ibid, p. 256-257
rentrent et disent qu'elles ont rencontré Cassagnac avec un ami, dans une voiture de jeune homme, au Bois, aux Champs-Elysées. Cela me met presque en colère, je passe mes pieds nus dans des mules blanches, mets un chapeau, un voile, un paletot et sort avec Dina. Mais cette promenade, ces cocottes, ces banquiers, ces gommeux, tout cela m'a dégoûtée ! Je ne sortirai plus jamais dans ce Paris qui m'écœure !
Alors Paul de Cassagnac va donc devenir tout le monde I!
Qu'on épouse la femme qu'on aime mais qu'on ne se dise pas cyniquement : j'en ai assez tout plein, je me fane; marions-nous ! Fi ! l'horreur ! Et c'est Cassagnac qui se promène aux Champs-Elysées avec son ami qui conduit II!
Mon Dieu que je suis bête, pourquoi pas ? Je savais bien qu'il allait dans le monde, au faubourg Saint-Germain et cela m'avait déjà mise en colère et cela m'a fait pleurer parce que je ne vais nulle part, Moi II C'est l'histoire de toujours... mes anciennes aspirations.
L'air est lourd, il fait chaud, les rues sont pleines de voitures vers le soir, je hais la France, les Français et Paris !
Paris est nécessaire à qui veut être connue... mais je le hais II!
Balzac a dit, dans "La Recherche de l'Absolu" quelque chose qui ferait plaisir aux impérialistes et qui me fait plaisir parce que cela les justifie II... Elle se sentait criminelle à la manière des grands hommes qui violent les libertés pour sauver la patrie.
Schaeppi peint des pieds atroces qui sont plutôt ceux de la femme suédoise que les miens. Je perds mon temps pour rien.
On étouffe dns cette ville, il fait trop chaud déjà.
Je m'ennuie.
Je suis troublée... C'est l'oisiveté, c'est parce que je ne dessine pas.
Il faut pourtant avoir des pieds, je les ferai mouler... mais il faudrait de l'argent, je n'en ai pas, c'est-à-dire nous n'en avons pas.
Ce monstre de Multedo qui croit me plaire II! La chose de ce matin le lui fera croire. Je lui dis plusieurs fois en riant: gardez cette conviction aussi longtemps, que vous pourrez cher Monsieur, quand il avait l'air de se croire le préféré. Fi ! l'horreur.
Pourquoi n'est-ce pas Paul de Cassagnac ! disons-le donc. Parce que c'est toujours comme ça II!
Si j'ai jamais plu à Blanc, il s'est défait de cette idée, comme un policeman qu'il est. Au surplus un homme à double visage et qui est absolument entre nous et Cassagnac qui sans cela déjà
n'était pas trop doux.