Deník Marie Bashkirtseff

En m'endormant il m'a semblé que j'avais écrit des bêtises et aujourd'hui j'ai de nouveau peur.
Hier Julian a rencontré Robert-Fleury au café et Robert-Fleury a dit que j'étais une élève vraiment intéressante et étonnante et qu'il espérait beaucoup de moi. C'est à cela qu'il faut me rattacher, surtout dans les moments où toute mon
intelligence est envahie par cette terreur inexplicable et affreuse, ou je me sens sombrer dans un gouffre de doutes, de hontes, de tourments de tous genres sans cause réelle !!
Très souvent depuis quelque temps il y a trois bougies chez moi. C'est signe de mort. Est-ce moi qui vais m'en aller dans l'autre monde ? Il me semble que oui. Et mon avenir et ma gloire ? Oh ! bien ils seront fichus.
S'il y avait un homme quelconque dans le paysage je croirais que je suis encore amoureuse tellement je suis inquiète; mais outre qu'il n'y en ait pas, je suis dégoûtée... et pourquoi ? C'est encore ce qu'il y a de plus commode, les fantaisies... mais elles m'humilient... pourtant il y a des jours où je trouve que l'on ne déroge pas en suivant ces caprices, au contraire on fait preuve de fierté ou de mépris pour les autres en ne voulant pas se contrarier. Oh ! mais ils sont si bas et si indignes tous que je suis incapable de m'en occuper un seul instant. D'abord ils ont tous des cors aux pieds et je ne le pardonnerais pas à un roi ! Imaginez vous que je rêve à un homme qui a des cors aux pieds !! Multedo doit en avoir. Mais je vous ai dit que Multedo ne se présentait que comme mari, je ne sais pourquoi. Peut-être est-ce parce qu'il répond au portrait fait par mes sorciers et parce qu'il vient d'une île.
Je commence à croire à une passion sérieuse pour mon métier ce qui me rassure et me console. Je ne veux rien d'autre et je suis trop dégoûtée de tout pour qu'il puisse y avoir autre chose.
S'il n'y avait pas cette inquiétude et cette peur je serais heureuse !
Peur de qui ou de quoi, demandez-le au diable... Entre autres causes inconnues je débrouille ma rougeur en entendant Cassagnac parler de cette lettre. Je n'ai même pas eu l'esprit de le lui faire remarquer en riant.
Il fait tout à fait beau, c'est le printemps enfin, on le sent autant que c'est possible à Paris où même dans les bois les plus charmants, sous des arbres qui semblent mystérieux et poétiques on est toujours sûr de trouver un garçon avec son tablier blanc retroussé et un (bock) à la main. Je me lève avec le soleil et suis à l'atelier avant le modèle. Pourvu que je n'aie plus cette peur, cette maudite superstition à laquelle je m'avais déjà défendu de rien comparer. Je me souviens dans mon enfance j'avais un pressentiment ou une peur à peu près pareille, il me semblait que je ne pourrais jamais apprendre que le français et que les autres langues ne s'apprendraient pas. Eh bien ! Vous
voyez qu'il n'en est absolument rien et pourtant c'était une vraie peur superstitieuse comme à présent.
J'espère que cet exemple me rassurera.
Oui il me rassure et je me défends cette folie comme je me suis défendue les nécessités que je me passais à chaque instant et qui sont arrivées à me faire parler à Victor-Emmanuel, comme je me suis défendue les patiences qui m'abrutissaient tout à fait et plusieurs autres manies qui me rendaient l'existence vraiment difficile. Maintenant que j'en suis délivrée... Alleluia ! Et si ça allait revenir, ça vient généralement une fois par an et c'est trop...
Enfin ! J'en ai assez, c'est usé jusqu'à la corde et cela ne reviendra plus... J'en suis sûre... Je le dis pour m'enhardir. Oh ! du moment que j'en plaisante tout va bien et Dieu soit loué, c'est vraiment fini.
J'ai cru que la Recherche de l'Absolu était tout autrement parce que moi aussi je cherche l'Absolu... mais l'absolu des sentiments et l'absolu en toutes choses, c'est ce qui me fait penser et écrire quarante mille tâtonnements à la suite desquels j'arrive bien mais à côté et jamais juste.
Demain on enterre le prince Lucien Murat, fils du roi Murat, à Saint-Augustin, l'église bonapartiste. Ce sera intéressant. Mais je n'aime pas assister aux spectacles, derrière la corde.