Deník Marie Bashkirtseff

A la suite des quiproquos et des poissons d'avril il a fallu inviter à dîner plusieurs personnes entre autres Multedo qu'on
avait invité avant et qui s'était excusé et auquel maman a écrit hier et lequel croyant que c'est moi qui écrit me répond ce que vous pouvez voir en lisant cette lettre.
^4^ Paris 36 rue du Colisée
5 avril 1878 Mademoiselle,
Je partage votre sentiment : le plaisir d'abord, et le devoir ensuite, si on a du temps pour le remplir.
Nous venons chez vous demain soir à 7 h, heureux de passer une bonne soirée sous l'effet de votre fascination.
Voilà qui est réglé. Mais permettez-moi de vous restituer ce que vous m'avez adressé par méprise et que j'ai reçu ce matin, à l'heure où l'alouette salue l'aurore : un billet destiné à M. de Morgan. M. de Morgan dont j'ignore l'adresse, a dû en recevoir un autre qui m'était destiné. Dans ce cas vous êtes prévenue qu'il ne m'est pas arrivé.
Peut-être qu'il n'a rien reçu et qu'en écrivant l'adresse vous avez confondu son nom avec le mien ou sa personne avec moi. Je ne savais pas que je lui ressemblais et je suis flatté de la similitude qui pourrait exister entre nous.
Vous qui prenez les gens non masqués l'un pour l'autre, que penseriez-vous de quelqu'un qui reconnaîtrait à première vue les gens masqués ? Penseriez-vous qu'ils ont la mémoire dans le cœur au lieu de l'avoir dans l'esprit ?
J'ai l'honneur de mettre mes hommages à vos pieds.
A. Multedo
Un peu après écrit Filippini, puis de Morgan et d'autres, on a embrouillé les invitations mais passons.
Ce Multedo... pourvu que je ne le déteste pas ! En voilà un qui ne me troublera pas mes concours.
Que cela me fait donc de la peine que tout soit cassé avec Cassagnac. Je ne sais ce qui est arrivé ou cassé, mais ce que je sais c'est que je ne saurai comment l'aborder et que les anciens rapports sont fondus comme la neige de l'année passée...
Cela me semble seulement et j'espère que cela ne sera rien.
J'ai toute ma vie cherché à me placer, volontairement, sous une domination illusoire quelconque, mais tous ces gens dont j'ai essayé étaient si ordinaires en comparaison de moi que je n'en ai eu que du dégoût.
De mauvais penchants me poussent encore à chercher cette domination d'un autre, mais je n'en veux pas désirant sérieusement ne songer qu'à mon avenir pour lequel une liberté d'esprit à peu près complète est indispensable.
Et puis cela me mènerait à un tas de jalousies inutiles, de colères, de chagrins. Et puis, et surtout... Qui ?? Un homme qui
Hd, p. 239-240
sera disposé à me bien traiter, avant tout. Mais vous savez combien en général il m'est difficile de respecter et d'admirer un homme qui me traite bien.