Deník Marie Bashkirtseff

Berthe est folle, son Lancaster... mais avant tout laissez-moi vous annoncer une nouvelle. Alexandre est mort, c'est Marcuard qui vient de me l'apprendre, arrivé ce matin de Florence. Il est mort à la suite d'un duel et m'écrit une lettre pour me demander pardon. Revenons à Berthe que Lancaster traite comme une bête qu'elle est. Il s'amuse d'être aimé si follement. Cette pauvre fille le poursuit jusqu'à chez lui, le trouve avec des cocottes et puis il lui dit que c'était pour son frère et elle le croit et va lui demander pardon d'avoir été fâchée contre lui. Puis il lui dit de l'oublier, qu'il le faut. Elle lui écrit que c'est impossible. Il revient, s'en amuse encore et lui dit qu'il en est bien marri vraiment mais qu'il est engagé avec une autre jeune fille. Puis Berthe est poursuivie par d'ignobles lettres anonymes où on la traite de maîtresse de ce M. Lancaster, où on la menace de je ne sais quelle saleté si elle n'écrit à cette inconnue une lettre dictée par elle et signée en pleines lettres. Cette inconnue est une des plus sales femmes qui existent. Bref, il lui conte les bêtises les plus absurdes, lui donne les raisons les plus enfantines et elle explique tout, pardonne tout, croit à tout et obéit.
Elle m'a raconté tout cela le soir, je n'en pouvais croire mes oreilles et si j'avais le temps je vous raconterais jusqu'à quel aveuglement, quelle stupidité, quel manque de tout orgueil, de toute dignité, de sens jusqu'à quel idiotisme l'Amour peut conduire une fille déjà anglaise de nature.
Vers dix heures cette malheureuse, moi et Dina, sortons à pied accompagnées de mon oncle. Nous allons envoyer dix bêtises à Mme Yorke, puis nous montons chez elle, bref une multitude de poissons qui se croisent. On rit presque comme l'autre été à Nice.
Quant à Alexandre... pauvre garçon, vous devinez bien n'est-ce pas que c'est un poisson d'avril que je vous fais.
Nous télégraphions ce qui suit à Marcuard qui est à Florence.