Deník Marie Bashkirtseff

Je suis sortie à pied avec Rosalie, j'ai acheté une balle en caoutchouc et des violettes, et j'ai entendu la messe à la Madeleine.
Et puis je me suis ennuyée comme tous les dimanches, un peu plus désagréablement peut-être, car j'avais peur que Cassagnac ne vînt pas. Ce serait une vexation devant mes oncles. Et puis... pourtant je n'avais pas envie de le voir, c'est une espèce de répugnance que je ne puis m'expliquer, c'est comme si j'avais honte ou peur. Et puis... vraiment je n'ai qu'en faire.
Quand je vois une belle robe mais qui ne me convient pas, je tâche de la faire acheter par maman, ou bien je l'inscris pour me la faire quand je pourrai la porter... Mais ici ce n'est pas la même chose vraiment. Si, le second cas.
Lorsqu'il vint j'étais déjà usée par l'incertitude de l'attente et je sentais bien que je ne m'amuserais pas, et je pensais toujours à mon pauvre chien perdu, à ce pauvre Pincio qu'on m'a volé sans doute. Cassagnac se moque parce que je le prie de me le chercher par une somnambule, il se moque et dit que je ne puis avoir du chagrin.
- J'en ai tant au contraire, que tenez j'aimerais mieux vous voir blessé que d'avoir perdu mon chien.
Alors il devient absurde ! Que je lui offre des liqueurs il me dit d'en offrir à mon chien, je veux lui donner de l'essence des violettes que je reçois de Nice, il me prie d'en parfumer mon chien. C'est toujours mon chien et avec un air pincé que mes mères et Dina prennent au sérieux et s'efforcent de me justifier;
- Vous êtes fâché? dis-je ?
- Non, mais désillusionné.
On croirait ma parole d'honneur que c'est sérieux.
J'ai passé le reste de la soirée assise derrière Cassagnac le tirant doucement par les cheveux, ce qu'il est obligé de supporter
pour que les autres ne s'en aperçoivent pas, Berthe était là.
- Je suis très bien derrière vous, vraiment très bien et je ne veux pas me placer autrement.
Je disais vrai, j'étais vraiment très bien appuyée à son fauteuil, masquée par mon frère, de temps en temps je lui envoyais des baisers et je respirais sa pommade des cheveux, ce qui amusait peut-être la famille mais ne l'amusait pas puisqu'il n'en savait rien.
A onze heures il s'en va chez don Carlos qui a voulu faire sa connaissance. Pour finir il y a une scène assez drôle et assez bête, une lutte corps à corps entre moi, Cassagnac et Dina. Nous voulions prendre la mesure de son pied. Par ces bêtises j'obtiens une sorte de pardon, l'archevêque me baise la main. Je crois, Dieu me pardonne qu'il a voulu me magnétiser un instant qu'il se tenait devant la cheminée et que je ne pouvais pas me mettre derrière lui, cet animal le faisait exprès parce que je le priais de me le permettre.
J'ai été trop calme ce soir et la tranquillité générale n'a été troublée que par la mesure du pied pour laquelle je suis restée longtemps à genoux, et par l'arrivée de Dina déguisée en Mme de Fayet.
Dans deux ou trois jours il va se battre encore et cette fois ce sera sérieux paraît-il.
- Je risque d'être tué comme le premier imbécile venu, ce sera une affaire de hasard. Mais il faut que je reste respecté à Paris.
S'il allait être tué vraiment, ce serait dommage, si beau et si intéressant.
Il reviendra samedi si toutefois il n'est pas tué.
J'ai l'air de le croire vraiment. Je m'exprime encore plus mal que d'habitude parce que j'ai peur qu'on ne pense des bêtises à cause de mon exactitude à noter tous les détails.
Si ça va être comme ça... je n'en veux plus ! Je n'ai pas besoin qu'il me regarde dans le blanc des yeux et que je doive me les frotter avec les poings comme les enfants qui pleurent. Je ne veux pas non plus de cette gêne qui est survenue tout d'un coup. Diable sait d'où, mais que je prévoyais et qui j'en suis presque sûre n'existe que de mon côté. Je suis votre ami, votre frère, c'est parfait, tout autre idée n'est pas admise et pour ne pas l'oublier nous répétons souvent, frère et sœur etc. etc. Je ne suppose pas qu'il ait envie à l'oublier, aussi ne faites pas de conclusions ridicules. Je sais bien ma fille de quel côté cela penche !
Mon Dieu cela se pourrait si je ne me l'avais défendu tout d'abord et d'une façon qui n'admettait pas la désobéissance. Car vraiment ces occupations, ces distractions n'ont jamais fait que m'humilier et Dieu merci je m'en passe maintenant et n'ai d'autre pensée que l'atelier qui me mènera peut-être à quelque chose. Vous comprenez le temps est passé où pour pas plus que ce qu'il y a pour Cassagnac je n'avais rien de plus pressé à faire qu'à me déclarer amoureuse d'un homme. Maintenant je mourrais plutôt que de penser une pareille chose parce que je connais mieux la valeur des mots ou bien parce que je les comprends autrement.
Mais entendez-vous je mourrais plutôt que de penser n'importe quoi d'un homme avant d'être sûre qu'il pense bien de moi.
J'ai peut-être tort d'avoir écrit ces réflexions, il vaut mieux qu'il n'y ait même pas question de quoi que ce soit dans ce genre et en réalité il n' y a absolument rien je vous l'affirme et j'en suis parfaitement convaincue moi-même. Quant à l'avenir dame... c'est peut- être différent.
Toutes ces réflexions parce que je n'étais pas bruyante et à vous dire franchement je serais si épouvantée à l'idée de quelque chose d'ancien que le moindre rapprochement, le moindre semblant de ressemblance m'effraye tant que je dis des bêtises et tâche d'avance de me justifier d'un crime que je n'ai pas commis.
Seulement ce Cassagnac est bête d'affecter comme une brouille et de dire qu'il n'y a absolument rien qu'une désillusion.