Lundi 18 février 1878
C'est ce pauve Kolémine, un Russe, qui a été joué. Mon imbécile aussi...D'abord ils nous ont payé du champagne et puis nous les avons envoyés vers six heures au Café Anglais en y donnant rendez-vous dans dix minutes. Ils nous ont mises en voiture parfaitement convaincus, je leur ai commandé mes plats favoris et suis rentrée tranquillement chez moi. Kolémine mené comme un chien toute la soirée en sera pour un souper dans le Grand-16 et un affront devant les garçons.
Les républicains ont du bon quelquefois, ainsi comme je parlais de Cassagnac j'en vins à parler des pieds, et me reculant de deux pas je laissai voir le mien jusqu'à la cheville. Eh bien on a ôté ses chapeaux et on a salué profondément, il y a un drôle de bal ! Je ne sais si nous sommes tombées sur des moines mais c'était bien étrange et bien convenable.
Yorke et Berthe ont dîné avec nous et viennent de partir. Je donne l'idée d'aller pour quinze jours à Naples. Mme Yorke chaperon et les trois demoiselles. Je crois vraiment que ce serait amusant.
C'est au mois de février que j'ai été la plus amoureuse du duc, c'est aussi au mois de février que je suis devenue amoureuse d'Audiffret, c'est au mois de février également que je l'ai été d'Antonelli et c'est encore au mois de février que je le suis
devenue d'Alexandre. A ma place je prendrais garde puisque nous sommes au mois de février. Heureusement il n'y a personne. Paul de Cassagnac ne peut pas compter, depuis que je l'ai vu j'y ai toujours songé avec plaisir et ce sera longtemps de même mais ne deviendra jamais une toquade passagère, au contraire je crains que cela ne devienne une idée formée par le temps par dessus laquelle ont passé et passeront les caprices et qui ne fera que grandir, qui deviendra une idée sérieuse, comme toutes celles qui viennent lentement, mais pas plus violente à une époque qu'à une autre.
Il y a dix-huit mois en Russie et il y a un an à Naples au milieu des pensées d'Antonelli et puis d'Alexandre je me disais tout à coup : non, je crois que c'est Cassagnac qui sera la grande passion de ma vie.
N'attachez pas à ce que je dis plus d'importance qu'à autre chose, je rapporte mes pensées comme tout ce que je dis et j'entends sans y attacher aucune importance exagérée, surtout à présent.
J'ai écrit à Marcuard, il y a plus d'un mois qu'il m'a écrit lui.
^1^ Florence 24 Janvier 1878 Chère Demoiselle,
Arrivé il y a trois jours de Rome où je m'étais rendu pour les funérailles du Roi, j'ai trouvé vos aimables lignes et je vous en remercie cent mille fois. La mort de Walitsky me fait beaucoup de peine et je vous prie de présenter mes condoléances à votre famille. Les amis dévoués sont rares de nos jours, et leur perte d'autant plus sensible. Heureusement votre grand-père va mieux et de ce côté vous êtes plus tranquille que quand je vous ai vu[e] à Paris les derniers jours.
Ici tout est parfaitement triste, pas de réceptions, pas de Pergola, rien, même le skating est désert... c'est un temps de repos. Beaucoup de monde est absent soit à Rome, soit à Nice pour le grand prix de tir aux pigeons et les courses.
J'ai vu Alexandre et Melissano à Rome. Le dernier demeure chez Torionia et doit venir ici dans quelques jours. Je ne connais par M. Lancastre [sic], par contre Pertusati est un de mes amis et se trouve à Nice comme d'habitude je l'y ai vu et ai même déjeuné avec lui au London House. Est-ce que par ha[s]ard il serait la coqueluche de quelque dame de votre connaissance ? C'est un bon garçon,mais trop dans le demi monde.
A Rome c'était insupportable, il y avait une telle foule et une telle confusion que je me suis échappé de suite après les cérémonies? J'avais du reste un appartement près de la place d'Espagne, très humide et préjudiciable à ma santé, tandis qu'ici quoiqu'il fasse frais, je me porte comme un charme. J'ai vu Gordigiani qui a en travail quelques jolis portraits de dames Russes et Américaines, il me semble qu'il fait encore des progrès. Il en parle en termes très
^1^ ^1^ Ibid. p. 182-183
enthousiastes de vous et sera enchanté de faire votre portrait à votre retour. Il avait 6 photographies, il en a gardé deux, j'en sollicite deux pour moi, et vous renverrai les deux restantes, si tel est votre désir. J'ai aussi aperçu à Rome (de loin) le Signor Altamura -"Mademoiselle Dinaa" C'est un être qui me donne sur les nerfs. En fait de demoiselles il y a à Florence une polonaise, Mlle Tanskà qui fait la pluie et le beau temps. Elle a 16 ans et s'occupe de sculpture. C'est à peu près la seule jolie personne. Puis Mme Needham, une anglaise extraordinaire qui a ensorcelé le jeune prince Strozzi. Pas le moindre scandale, pas le moindre racontar calme plat. Venez jeter un rayon de soleil dans notre existence teme et incolore, nous vous en remercierons à genoux.
Mille choses à votre famille. Si vous avez un moment de libre, vous me comblerez de joie en m'écrivant deux lignes.
Croyez moi en attendant votre très dévoué.
F. de Marcuard
Cassagnac n'est pas... venu. Il est vrai qu'on ne l'avait pas invité et il a dit que jamais il ne viendrait sans invitation, dimanche passé il a manqué à l'invitation et c'est pour cela que je ne l'inviterai plus tant qu'il ne viendra lui-même.
Et cela, plus pour moi que pour lui. Je crains d'avoir l'air d'ennuyer les gens et de leur faire la cour; après Alexandre, il n'y aurait place pour aucune crainte de ce genre si cette cent fois maudite Berthe ne s'était démasquée et si Mme Yorke n'avait dit cette bêtise à table.
Mais je vous jure que ce masque ôté est une des grandes et des longues colères que j'ai jamais eues.
Plus le temps passe plus j'en rage.
Cassagnac n'a pas été au bal, (voyez page 125) du même livre- est-ce exprès ? Ce serait m'exposer à une position trop critique vraiment. Il y a peut-être été jusqu'à deux heures et demie. Ou bien il n'a pas pu y aller, peut-être aussi était-il sûr que je n'irais pas, ou bien il l'a oublié. La femme Hongroise était dans sa loge et si j'y étais allée ? Qu'aurait-il fait ? On lui dira que deux femmes sont venues le chercher, mais il en est venu plus de deux sans doute et puis tous ceux à qui je l'ai demandé, deux de ses amis surtout diront qu'une femme russe était venue exprès pour le voir ne l'ayant jamais vu avant.
En travers : Et puisque cette femme se disait russe, elle ne l'était sans doute pas]
Ils ne lui diront rien peut-être, c'est une chose si commune que de voir des dominos qui font des grimaces et demandent à voir Cassagnac. J'ai été trop à mon aise pour qu'il pense que c'était moi. Mais je me suis bien tirée d'affaire, mille d'Abzac ! Tu ne m'a pas même touchée. C'est de la chance.
Cet-après-midi le modèle est mauvais, c'est une mauvaise raison que je prends pour donner cette semaine à Schaeppi qui fera mon portrait.
Au lieu de travailler, nous allons avec les Boyd chez Alexis. Que voulez-vous que je vous dise si ce n'est que c'est étonnant. Je lui ai donné une lettre de Cassagnac, je l'ai pris par la main et j'ai pensé très fort à tout ce que je voulais qu'il me dise. Il m'a raconté que c'est un homme grand, fort, brun, une physionomie remarquable. Qu'il est amoureux de moi, que je lui fais un peu peur mais qu'il ne pense pas à m'épouser. Que moi je l'aime aussi.
- Comme un frère ?
- Oh ! non, bien plus.
- J'en suis amoureuse ?
- Non, ou médiocrement. Mais vous en pensez toutes sortes de bien.
Ensuite il me raconte que jeudi à six heures je l'ai vu chez lui, qu'il y avait deux personnes avec moi et que la troisième s'était séparée de nous à la porte de sa maison. Qu'il était en déshabillé et qu'il attendait deux hommes qui devaient venir en habits noirs. Que dernièrement il y a eu une sorte de choc, qu'il a été jaloux ou froissé dans son amitié. Qu'il a pour moi une grande affection et une amitié véritable et pas grand chose en plus. Que samedi il n'a pas été au bal de l'Opéra par parti pris, par fatigue, rien au juste. Que la femme blonde qui était sur le devant de la loge ne lui était rien et qu'il avait assez de sa maîtresse avec laquelle il a presque rompu... qu'il pense toutes sortes de bien de moi et viendra probablement ce soir.
Je lui ai demandé si la femme dans la loge était endormie magnétiquement. Non. Pourquoi ne m'a-t-elle pas parlé ? Parce qu'elle n'a pas osé.
Nous l'avons questionné aussi sur mon frère Paul et Berthe sur son bras, etc. etc. Mme Yorke sur son mari. Je voudrais une séance à part et que l'homme ne soit pas fatigué et tracassé par trente-six questions.
J'ai demandé si le monsieur en question s'occupait de politique.
- Oui, c'est son métier.
- Et son nom ?
- Est double.
- Comment double?
- On ne dit jamais son nom seul mais on ajoute son petit nom qui est composé de quatre lettres.
- Voyons puisque vous le voyez, dites son nom, vous devez savoir qui c'est et le nom aussi.
- Il se nomme Paul.
- Bien
Je lui ai donné des cheveux de grand-papa, il a décrit sa maladie et les causes de sa maladie.
Et maintenant il me semble que je l'ai aidé par mes questions. Il a dit que Cassagnac a été étonné et froissé jeudi soir. Je le crois.