Deník Marie Bashkirtseff

A [Mot noirci: cinq heures vingt] minutes on annonce Popaul. Je suis d'humeur sombre et déclare en entrant que je ne causerai pas et que l'on ne doit pas compter sur moi.
Cassagnac veut s'en aller et dit qu'il lui est difficile de dîner avec nous ce soir.
— Si cela vous est difficile, ne le faites pas, j'espère que vous ne vous gênerez pas avec nous.
— Non, certainement. J'ai un dîner chez mon père, où il y aura des gens de mon pays.
— Allez-y, partez, bonsoir. Je ne serai pas aimable ce soir; d'ailleurs cela vous changerait, les femmes vous disent tant de choses charmantes.
— Ecoutez, ma petite amie... j'ai envie de dîner ici, mais il faut que j'aille m'habiller, ma redingote me gêne.
— Si ce n'est que cela vous pouvez l'ôter. Je vous prête ma chambre, ma femme de chambre et ma robe de chambre.
Ma chambre, ma femme de chambre et ma robe de chambre donnent naissance à un pari ou à une promesse que j'ai faite sans y rien comprendre et qui pour le moment n'a aucune importance.
— Alors, ma petite amie quand Madame votre mère entrera, insistez pour que je reste, autrement ce serait assez drôle.
— J'insisterai.
Pierre s'est foulé le pied, Triphon est gris, il n'y a que Chocolat, grand-papa qui à chaque instant nécessite des soins, serait seul si toutes nos dames ne sortaient dix fois du salon; pendant ces tête-à-tête nous avons parlé des cinq femmes. Cassagnac est de mon avis, et si ce n'était lui, la position serait fausse, tendue, détestable et elle l'a été malgré lui.
Il m'embrasse plusieurs fois la main, par amitié bien entendu.
Gloriae Cupiditas
Livre 78^ème^
commencé le dimanche 3 février 1878 terminé samedi 16 mars 1878 Paris, avenue de l'Alma 67
Annotation de la B.N. les pages 63 à 68 ont été enlevées. Déficit constaté le 13 avril 1938
Dimanche 3 février 1878 - suite
Cela ne me fait absolument rien qu'il m'embrasse la main.
— Au moment où je vous ai retenue un instant seule dans ma chambre, j'ai eu envie de faire une chose...
— Laquelle ?
— De vous embrasser.
— Et pourquoi faire ?
— Pour rien, je le sais avec vous.
— Cela vous ferait donc plaisir.
— A moi oui. Mais mon respect est si grand que je me suis dit: ce serait mal, puisque je sais qui c'est.
— Oh ! vous êtes un bon garçon, un excellent garçon un-brave homme.
— Oui, un brave homme.
— Brave homme... si vous l'aviez fait.
— Eh bien qu'auriez vous dit ?
— C'est vrai, il n'y aurait eu rien à dire, mais je serais si fâchée... vous savez, je ne sais trop comme vous l'expliquer... il en reste toujours quelque chose... ce serait... sale.
— Sale !
— Oui, sale.
— Eh bien ma gentille petite amie je ne craindrai ni pour votre repos ni pour votre tranquillité tant que l'idée d'embrasser un homme vous paraîtra sale.
— Cela sera toujours ainsi.
— Oh non.
— Oh ! si, écoutez--- peut-être quand--- mais quand on n'aime
pas, c'est sale n'est-ce pas ?
— A ce point de vue-là, oui.
— C'est ce que je dis.
Nous avons dîné ensemble et nous avons blagué et ri. Madame de Fayet a écrit une lettre follement enthousiaste à Popaul.
— Eh bien mon ami, si vous en êtes à inspirer des passions aux vieilles femmes je vous plains.
[En travers : Cassagnac a raconté à maman l'histoire des cinq femmes, sans nommer personne.]
J'ai mis mon froc, que j'avais promis de montrer il y a longtemps, et tout en faisant sa confusion [Mots rayés : que j'écoutais] sous le capuchon, le grand et noble jeune homme de plus en plus dévot accompagnait ses paroles de baisers... sur la main, drôles de baisers... avec ses lèvres d'enfant... je n'ai jamais rencontré que des lèvres minces, et Cassagnac, c'est-à-dire que mon bras était à peine assez large, non ce sont des bêtises, il a une petite bouche. Oui, mon bras, oh mon Dieu, il est si beau, le bras bien entendu.
— Tout est comme ça ?...
— Mieux.
— Rien ne m'étonnera d'elle.
Nous étions trois, la colonelle, moi et Popaul. Les mamans étaient au grand salon.
Ah ! que je n'oublie pas de dire que avant dîner Monsieur d'Andigné a été, assez longtemps même et qu'il est bien aimable et que je suis ennuyée parce qu'il pourra penser que Cassagnac me fait la cour. Il est pour Dina je crois.
— N'est-ce pas affreux de s'être démasquée, mon grand ami?
— C'était mal. Mais dites, il faudrait recommencer, il faudrait trouver une combinaison...
— J'en trouverai et sans chercher... cela me vient comme ça tout d'un coup.
— N'était-ce pas une soirée charmante, dites la colonelle et vous ? Et ça me donne certains droits... vous savez si je suis amoureux des souliers et des bas, vous êtes toujours obligée de me les montrer, c'est un droit acquis et c'est fini.
— Vous êtes un brave homme.
— Pas tant que cela !
— Si, si, un brave homme.
Arrive Berthe, je cours me rhabiller et viens au salon comme si rien n'était.
Oh ! j'ai fait la folle ! tout en m'habillant j'ai passé les doigts
par une porte-armoire donnant dans la salle à manger et Cassagnac m'a mordu les doigts. Je lui ai dit tout doucement saligaud comme lorsqu'il m'a baisé le pied chez lui.