Dimanche 27 janvier 1878
Avec Cassagnac, diable sait comment va être mon concours... Pourtant je crois avoir travaillé aussi bien que s'il n'y avait rien eu au bureau de la Madeleine.Les Byod arrivent vers dix heures du soir, elles vont au bal et disent qu'elles ne l'ont su qu'au dernier moment, tout dépendait du bras de Berthe dont elle est amoureuse. Mais moi aussi j'avais une grande envie d'y aller, mais comme j'ai tout plein assez de mes bals en Italie je suis prudente et j'aime mieux me refuser un plaisir que risquer d'être reconnue.
J'ai prié Dina de demander à Blanc qui était là de la mener en cachette de tout le monde à l'Opéra.
La Fayet et d'Alt partent à une heure du matin, Blanc aussi.
A une heure et demie je suis descendue en domino noir et loup de velours, entortillée de tulle et bien vraiment méconnaissable, pas pour Blanc avec lequel j'ai dû parler et qui par les mains seules aurait reconnu. Nous nous sommes promenés jusqu'à quatre heures du matin comme deux saints. Pauvre capitaine de frégate. Je n'ai dit que quelques rares mots en russe avec des Russes, des connaissances de vue. Mme Basilevitch avec M. de Tanlay. Cela dure depuis Spa.
Mais j'avoue que je m'attendais à un bal beaucoup plus inconvenant, à peine quelques misérables danseurs. Les couloirs et le foyer et les loges pleins mais tranquilles. Sans doute le bruit des conversations assourdissait mais rien de ce qu'on voit sur les gravures de sorte que je suis rassurée.
Dans les couloirs Paul de Cassagnac pas trop indigne mais très entouré de femmes, et ces malheureuses femmes non contentes de l'approcher ne faisaient que parler de lui avec leurs cavaliers, je ne sais combien de fois j'ai entendu dans la foule :
— Tu veux donc voir ce Cassagnac ?
— Mais oui, oui.
— Mais où est-il ce Cassagnac ?
— Là-bas, dans une loge.
— Je vais aller lui dire bonsoir.
ou bien:
— Blanc ! dis à ton ami Paul qu'il est irrésistible, que j'en suis folle !
— Qu'il a de beaux yeux !
Il ferait sans se douter, connaissance de la lettre que voici :
[Vendredi 25 janvier 1878] ^7^ C'est entendu ! à dimanche.
Savez-vous que vous maniez rudement la riposte, monsieur le secrétaire des cinq femmes ?
Mais j'aime cela et un bon coup de boutoir vaut mieux que certains baisers.
Maintenant, plaisanterie à part, je suis très heureux de votre visite parce que parmi vous, je suis certain de trouver au moins une femme d'esprit,celle avec qui j'ai l'honneur de correspondre.
Cela me permettra de ne pas me conduire banalement, de ne pas vous faire la cour, et de vous traiter en bons camarades.
Allez-vous au bal de l'Opéra ?
J'y vais.
Et nous aurions là, l'occasion si vous voulez, de prendre une avance sur le lendemain.
Votre victime
P.
A laquelle je réponds par la dépêche suivante :
— Nous y serons toutes en noir.
[Inconnues]
L'employé voulait absolument un autre nom qu'inconnues bien que je lui eusse dit que c'était un nom espagnol.
Preque toutes les femmes sont reconnaissables.
— Voici un excellent garçon, dit Cassagnac à sa dame en s'arrêtant devant Blanc; il est charmant, mais depuis quelque temps il a disparu de la terre, ses amis ne le voient plus, il ne sait plus. J'ai donc supposé qu'il était entièrement accaparé par une femme dont il doit être amoureux et cette femme ce doit être celle-ci. N'est-ce pas que c'est toi Madame ?
Je fis oui de la tête.
— C'est de toi qu'il est amoureux alors ?
— Oui.
— Tu ne devrais pas l'accaparer entièrement, donne-lui au
^7^ Ibid. p. 149
moins une heure par jour.
— Pourquoi faire ?
— Pour qu'il se promène !
— Et s'il se trouve heureux sans se promener.
J'avais envie et peur de lui parler et j'ai fait jurer à Blanc de ne jamais lui rien dire, expliquant qu'il s'agissait d'une chose très sérieuse. D'ailleurs Blanc ne parlera pas.
Un peu plus tard j'ai demandé à Cassagnac s'il n'attendait personne.
Il se retourna vivement et dit que si mais qu'il ne pouvait pas les trouver. Blanc contre son habitude m'a demandé dix fois de lui dire qui j'allais intriguer et à chaque rencontre avec Cassagnac je craignais que le célèbre capitaine ne fût surpris de l'agitation de mon bras.
Il fait si froid ! Hier samedi j'ai envoyé chercher M. le comte d'Aspremont qui est président de l'Exposition de Nice. Il est venu, nous avons parlé d'art et il m'a promis de recevoir mon buste malgré l'ouverture de l'Exposition qui a eu déjà lieu.
Voilà qui est arrangé.