Vendredi 25 janvier 1878
M'étant couchée vers cinq heures, je me suis levée ce matin à huit heures moins le quart. Mais cela m'est égal. Si Cassagnac allait se fâcher je lui demanderais pardon, par lâcheté parce que je n'ai pas tort... Peut-être bien. Il était embarrassé de mes folies devant les Boyd et craignait qu'on pense que je suis amou-reuse de lui et toutes sortes de bêtises. Je suis donc vraiment folle ?
Mais qu'ai-je donc fait ?
Si Cassagnac n'avait pas pris son air solennel je me serais mieux tenue.
Au fait je vous assure que je ne me souviens de rien, que de quelque chose de désagréable, on ne saurait dire quoi au juste.
Et puis... savez-vous que Cassagnac est... capiteux, il monte à la tête. On le sait bien d'ailleurs.
Oh ! que j'ai été folle et absurde hier. Et c'est toujours ainsi. Je gâte toujours quelque chose.
Mais qu'ai-je fait ?
Je ne sais pas, mais je me sens un peu honteuse.
Le grand Cassagnac ne faisait que dire : toquée, toquée, je vous le dis, elle est née comme ça et elle mourra comme ça. J'ai jeté ses allumettes suédoises par terre disant que c'était une saleté. Sa femme hongroise est suédoise.
Il était confus pour moi devant les Boyd.
Quand il nous mit en voiture sans chapeau et en habit de soirée et cravate blanche, on commençait à s'assembler dans la rue. "Le Tintamarre" n'aurait qu'à imprimer une blague.
Vraiment il était parfaitement poli et commençait à être aimable lorsque je suis devenue folle et pendant mon accès, il cherchait à atténuer mes bêtises. Vous savez que Popaul est un homme sérieux et qu'il est quelqu'un... enfin. Seulement comme il n'est pas sec, ni pédant, ni grincheux, on le croit fou, et les imbéciles empesés s'en moquent quand ils l'osent. Je fais mes concours et des déguisements dans la même semaine et Popaul est félicité par toutes les droites en pleine Chambre, M. Rouher qu'il a si maltraité cet été, lui-même battait des mains. Et le jour même il répond aux cinq femmes.
Si nous n'avions pas été si bêtes, nous aurions pu tant nous amuser hier.
Grâce à ce misérable mulâtre, j'ai été de glace avec mes cavaliers hier. C'était un tort, c'est ainsi qu'on repousse les gens.
Je reviens à Popaul que j'ai choqué hier... il faut m'observer un peu... au moins devant des femmes. Sans cela on ne tire parti de rien et on laisse passer inaperçu Popaul allant chercher de l'eau bouillante à la cuisine, Popaul donnant une serviette de toilette, Popaul m'aidant à escalader les meubles... Il doit penser le malheureux que je suis réellement toquée et je le sais, je le crains.
Il paraît qu'après m'être lavée la figure devant Cassagnac et les autres, je lui ai dit de se la laver aussi. C'est Dina qui me l'assure. Vous savez que rien qu'avec quelques passes il lui a enlevé sa migraine.
Berthe dit que son bras anglais ne veut pas la mener à l'Opéra. Bien je sais maintenant qu'elle y va avec lui. Je connais mes Boyd.
Cassagnac a une chambre à coucher en velours frappé rouge, éclairée par quatre lampes vissées dans les murs, un Christ au fond du lit que j'avais pris un instant pour un portrait.
Le plafond représente une... allégorie. Un amour qui abandonne plusieurs jolies femmes et se dirige vers l'Aigle. Je suis sûre, en me souvenant de plusieurs choses, que nous avons fait rater plusieurs effets au grand homme. Ce qui... la seule chose qui m'ennuie c'est que nous lui ayons laissé une mauvaise impression.
Cette façon de regarder les femmes comme des petites choses qui amusent me révolte, je suis même fâchée de le dire; si personne ne le remarquait les gens comme ça, Cassagnac poserait en vain; il faudrait faire semblant de ne pas remarquer ses airs de Balsamo ! S'il les a, assurément quelque chose les lui a donnés ?...
Je ne veux pas que Cassagnac devienne mon occupation, dans le mauvais sens du mot, et il ne le deviendra pas , parce que s'il regarde les femmes comme un vieillard regarde des enfants qui s'amusent... en prenant de temps en temps part à ces amusements et les enfants se pâment de joie. Moi je regarde ou plutôt je ne regarde les hommes et les femmes que comme une masse qui est nécessaire grâce à la façon dont le monde est organisé, nécessaire... pour avoir devant qui être quelque chose. Je ne suis rien.
Comme c'est bien chez Cassagnac ! mais je le déteste parce que je suis envieuse de ses aventures, de ses succès, de ses bêtises. Je voudrais être quelqu'un, un homme, des façons comme celles de Cassagnac.. en un mot tout ce qui charme en un homme déplaît dans la femme.
Songez seulement si une femme ouvrant un tiroir, en tirait une semelle de botte en écaille et la mesurait avec celle du Monsieur qui est en visite chez elle ! Q'un homme ait une armoire pleine de gants, de mouchoirs, de boucles de cheveux, de femmes, c'est bien, mais qu'une femme vous montre des
souvenirs des hommes qu'elle a aimés mais ce serait presque dégoûtant pour peu qu'on se fasse la moindre illusion sur le compte de la nymphe.
Cassagnac a mesuré la semelle à mon pied. Mais je m'empresse d'ajouter qu'il n'a même pas laissé soupçonner l'existence des mouchoirs, boucles, gants, etc, que j'ai cités comme l'exemple le premier venu.
J'ai été vexée parce qu'il a baisé la main à Dina et à Berthe, à cette dernière le bras plutôt que la main mais toujours avec cet air digne, paternel, qui semble vous dire : oh ! Madame, rassurez-vous.