Deník Marie Bashkirtseff

Nous avons dîné chez les Boyd, moi et Dina et puis sous le patronnage de Mme Yorke nous allons à la soirée de Mme Brooks, ^6^ Lettres de Marie Bashkirtseff. (Fasquelle Editeurs 1892), p. 89-91
la femme est cubaine, le mari est anglais naturalisé français. Deux jeunes filles pas mal, un bel appartement au faubourg Saint-Germain et de beaux bals à ce qu'on dit.
Contre toute attente on a dansé ce soir. Ce n'est pas mon rôle que d'être chaperonnée par Berthe et de donner des inquiétudes aux maîtres de la maison au point qu'ils sont obligés de nous amener des danseurs. Ce rôle ne me convient pas, surtout parce que Berthe qui est bête me prend pour telle, je crois et je suis sûre qu'elle prie ses cavaliers de me faire danser... Le baron d'Alt était là. Je m'ennuyais. Le comte d'Andigné, blondasse, carré, marchant mal, commun, mais très blagueur enchante les dames. J'aime la langue fine et pas celle qui consiste à dire des choses indécentes. Je n'ai jamais été dans le monde et ne sais rien, je le dis sans ironie.
Je crois qu'il y avait une salle assez bien composée, en général les Boyd se placent bien. Je disais à M. d'Andigné qui me complimentait sur ma valse que je lui devais bien cela puisqu'il m'avait invitée pour Mme Yorke. Il se récria à quoi je lui répondis que je n'aimais pas danser et il ne trouva rien de mieux à dire que ceci :
— C'est toujours agréable d'enlacer une jolie taille...
— Mon Dieu, Monsieur, je crois que cela est indifférent, ainsi si la mode était de se tenir par les oreilles cela me serait tout à fait égal.
Ensuite je me suis moquée de lui tout en le lui avouant et comme il se trouvait quelquefois en défaut pour me répondre, les Boyd et lui ont commencé à avoir un peu de considération pour moi. J'ai beaucoup dansé, c'est bête. Je ne savais pas du tout comment me tenir, ce qui fait que j'ai paru résolue et raide.
Je me couche à quatre heures.