Deník Marie Bashkirtseff

Blanc, capitaine de frégate a dîné.
Le 15 du mois prochain s'ouvre une exposition d'arts à Nice. J'enverrai un groupe de sculpture. Ce soir même j'ai demandé un entretien au patron et après avoir bien fermé la porte de son cabinet et obtenu la promesse de secret je lui ai tout raconté en terminant ainsi :
- Monsieur, voilà, c'est une petite lâcheté, et j'ai compté sur vous. C'est pour faire rager des amies, il y en aura de malades.
Il était content que je demande à lui parler, parce que je ne l'ai jamais fait et après avoir arrangé cette affaire nous parlons d'autre chose, de dessin sans doute. J'ai demandé de cette canaille de Breslau qui m'inquiète et le père m'a dit toutes sortes de bonnes choses d'elle.
- Monsieur, je me décourage si facilement... si vous saviez.
Bref, je le prie de me dire ce que je suis, il me rassure tout en gardant un air sévère, et un certain air aussi, et c'est ce dernier qui m'a fait le plus de plaisir, qui montrait qu'il avait peur de me gâter.
Il m'a dit aussi ce que je savais, c'est que comme caractère et ressemblance et justesse j'avais peu ou rien à envier à Breslau, que naturellement elle a beaucoup d'habitude et moi pas du tout.
Oui, c'est cela qui est atroce, tous les imbéciles savent ombrer, exécuter, donner de jolis petits coups de crayons... et moi pas.
C'est le temps qui donne cela, dit-on. Oui, mais il me semble qu'en deux mois...
Le père m'a promis de me soigner, sous ce rapport... et sapristi ! le jour ou je saurai exécuter proprement mes dessins auront j'ose l'espérer quelque mérite.
Voyons est-ce bien vrai que je n'aie jamais dessiné d'après nature ?
A l'âge de quatre, cinq ans je faisais les portraits de tout le monde avec de la craie, du crayon, de tout. A huit ou neuf ans, j'ai dessiné une petite église sans ombres.
A onze ans j'ai dessiné une dizaine de têtes d'après des gravures banales et communes, ensuite j'ai dessiné trois plâtres. Puis de douze à quatorze ans j'ai peint cinq têtes et deux mains d'après des peintures de Bensa, et deux chevaux avec jockeys d'après des gravures.
Pour ces sept produits j'ai employé deux ans, on voit que je ne me pressais pas.
Puis j'ai tout lâché et au bout de quelques mois j'ai fait quelques tentatives de dessiner, j'ai pris cinq leçons d'un autre professeur, cinq leçons, cinq heures en tout.
De quatorze à dix-sept pas un trait, à dix-sept ans, trente -deux leçons, c'est-à-dire à peu près soixante heures de travail (huit jours d'après le système présent) de peinture avec Katorbinsky à Rome.
Ensuite Ie portrait de Collignon et puis ? Rien.
Dans tout cela de dessin ? Rien. A peine de légères indications au fusain pour les peintures de Rome... Ces trente-deux leçons je les ai avouées à Robert-Fleury, et il m'a répondu qu'il ne me parlait pas de cela.
Et les académies... Oh ! pour les académies je n'en avais même pas vues avant l'atelier Julian.