Lundi 26 novembre 1877
J'ai enfin pris ma première leçon d'anatomie à quatre heures et demie juste après le dessin. C'est M. Cuyer qui m'enseigne, il m'est envoyé par Mathias Duval qui promet de me faire visiter l'école des beaux-arts. J'ai commencé par les os naturellement et un des tiroirs de mon poétique bureau est plein de vertèbres-naturelles.C'est hideux quand on pense que les deux autres contiennent du papier parfumé et des cartes de visite de Naples etc.
La comtesse de Fayet a été le jour de l'accident de grand-papa, et aujourd'hui elle a envoyé demander des nouvelles ainsi que plusieurs personnes.
Berthe et sa belle-sœur sont venues.
Madame de Fayet (pas grand chose) raconte que je fais des miennes à la Chambre et que j'ai parait-il charmé le fils du comte d'Aquila prince de Bourbon, oncle du roi de Naples. Son frère cadet est marié à la fille d'une cocotte, vous vous souvenez ?
C'est en rentrant de l'atelier que j'ai trouvé mon Cuyer attendant dans le crépuscule du salon, et sur le canapé opposé j'ai trouvé maman et le plus Suisse de tous les commandeurs.
Marcuard revenu pour dix jours, qui a baisé ma main pleine de charbon et... qui avait touché des vertèbres puisque je m'étais dérobée du salon pour prendre ma leçon.
C'est que voyez-vous... il ne faut pas savoir dans quoi poussent les fleurs.
Je gobe les paroles de cette canaille de professeur... est-il heureux de savoir tout cela. Sans cela on ne peut pas arriver à ce que je veux et qui est comme vous allez le voir, fort simple.
Etre d'abord et par une faveur spéciale que mon talent me procurera admise à concourir pour le prix de Rome. Puis remporter ce prix, mon tableau de concours, fait fureur, il est acheté par l'Etat. J'arrive à Rome reçue par l'Académie Médicis, ambassade, cour.
Je fais des portraits de la princesse Marguerite (cette canaille) d'une façon abracadabrante. On me paye 50.000, pièce. La cour d'Angleterre m'invite, la reine, les princes et plusieurs grands Anglais, je rapporte beaucoup d'argent, au bout d'un certain temps mon talent étant trop fabuleux... attendez ! ayant remporté le prix de Rome je suis décorée de la légion d'honneur, donc mon talent fabuleux tourne la tête à l'univers, on me fait un triomphe au Capitole et on me donne le titre de princesse de la ville de Sorrento dont j'ai comblé les habitants.
Puis... ne trouvant personne digne de moi je reviens à Alexandre qui aura de belles dents et comme je serai furieuse de revenir à si peu de chose je le chasserai et je finirai mes jours folle de vanité et de bonheur.
Vous savez que pour moi bonheur ne veut pas dire la même chose que pour tous.
Comment voulez-vous, comment voulez-vous qu'un cerveau qui rêve de pareilles choses puisse être content de choses de tout le monde, même les plus belles !
Le capitaine de frégate joue au piquet. Popaul a envoyé des billets pour demain à la Chambre.
Julian m'a beaucoup engagée à ne pas en rester là avec mes croquis, "ce n'est pas trop mal".