Deník Marie Bashkirtseff

On m'a apporté plusieurs lettres ce matin, je n'accorde les honneurs du Journal qu'à celle-ci, elle les mérite :
' [Mercredi 19 septembre 1877]
J'ai été touché des sentiments affecteux que votre lettre me témoigne et je viens vous en remercier de tout cœur.
Oui, vous avez raison, je serai toujours pour vous un grand frère, vous restant fidèle, et aimant en vous l'étrange nature que j'admire et qui m'étonne.
Vous ne ressemblez à rien de connu.
Et ce qui me plaît dans votre personne, c'est tout ce qui échappe aux gens qui vous entourent.
Mademoiselle et amie,
Gardez-moi votre affection, j'y tiens, j'y tiens beaucoup et je m'en déclare très fier.
Dans les jours difficile qui commencent, un vaillant cœur de femme comme le vôtre est de bon secours et loin de le négliger, je le sollicite vivement.
Vous me demandez ce qui m'a séparé de vous, pendant votre séjour ?
Oh I c'est bien simple.
Mon ami Blanc ne m'avai rien dit de votre présence à Paris, et je suis parti pour le midi, le jour même où je vous ai rencontrée rue de la Chaussée d'Antin.
Il n'y a pas d'autre mystère et il n'y a pas d'autre secret.
Et je serais fort triste de vos suppositions, si elles ne vous avaient ammené[e] à m'écrire une lettre douce et bonne ce qui constitue notre premier rendez-vous d'amitié, n'estil pas vrai ?
Je repars dans cinq ou six jours, pour toute la période électorale et vous seriez bien mignonne de me dire, si vous m'en voulez encore.
Moi, je vous dis : à [sic] revoir et j'embrasse vos deux mains blanches, comme doit le faire le plus dévoué et le plus respectueux de vos amis.
Paul de Cassagnac
1 O^is me d~e~ Boulogne
Comme vous voyez elle a été à Schlangenbad et à Nice. A Schlangenbad, elle est datée du 20 septembre. Vous ne vous l'expliquez pas ? A Wiesbaden la veille ou le jour même de notre départ j'ai écrit à Paul de Cassagnac la lettre suivante :
"Lors de notre séjour à Paris nous avons été désagréablement surprises de ne pas du tout vous voir malgré les nombreuses invitations que vous avait transmises votre ami M. Blanc. Maintenant que nous sommes loin, moi qui ne laisse rien tomber je viens vous demander pourquoi ?
Quelle que soit la façon dont on fait votre connaissance, on n'en démord pas facilement vous devez le savoir surtout moi qui m'étais Imaginé que vous seriez mon frère aîné. On vous avait dit un tas de choses peur de ne pas justifier tout ce qu'on avait dit. Mais il ne s'agit pas [de] cela, s'il y a quelque raison que je ne puis savoir dites-le moi aussi simplement que je vous le demande sans même rien expliquer.
Je prends votre parole d'honneur que personne ne saura jamais que je vous ai écrit cela, j'en serais horriblement honteuse."
Marie Bashkirtseff
[En travers ; Maintenant que le certificat de bonnes mœurs des républicains n'est plus, vous devez être de bonne humeur.]
Ce n'est pas tout à fait ça, la lettre était mieux tournée, je ne sais pourquoi et contre mon habitude je ne l'ai insérée nulle part.
J'avais un peu peur, pas trop, je déteste ne pas savoir à quoi m'en tenir. Cet excellent grand frère ! Enfin c'est très bien tout cela.
Torlonia est ici, Altamura est ici. Nous nous sommes vus. Ce pauvre Altamura, quelles convulsions !
Schininà m'a dit que Melissano est à Livourne avec Larderei, qu'il y a une riche Américaine et que Melissano fait entendre dans une lettre au duc de Monteleone que c'est pour lui. Peut-être pour Larderei. Je ne sais si j'en serais fâchée, mais j'ai tremblé un peu de peur que Schininà ne le dise.
J'ai dîné à la table d'hôte, en petite robe noire courte et sans chapeau, malgré ce modeste costume on dirait que le bon temps est revenu. Que de regards, mon Empereur ! Surtout mes chers Italiens. Rosalie dit : les autres aussi, seulement les Italiens le laissent paraître davantage. Je me suis amusée sur le balcon, ils ont paradé comme à Naples. Pourvu que celui à la magnifique barbe noire ne soit pas un agent de change ! Il me voit déjà depuis deux jours.
Ce soir en passant avec son ami devant nous, il a laissé tomber sa canne, l'ami se précipita pour la ramasser, ce qui en fit deux par terre et mille excuses. C'est un joli truc pour voir les pieds.
On dit que Larderei est ici, il me serait profondément désagréable de le rencontrer, [Mots noircis : surtout avant quelques-unes des] gloires prédites par Edmond. Maman qui se souvient de tout pense que cela me fait le même effet tragique qu'alors. Je me repens bien d'avoir raconté une chose aussi humiliante.
Tant que c'était tragique et amoureux, ce n'était qu'un chagrin amusant, et maintenant que tout est refroidi et usé il n'en reste qu'un sentiment très désagréable, comme un vilain goût dans la bouche après quelque chose de mauvais...
Pauvre Larderei va ! Ce qui s'est gravé le plus dans ma mémoire de tous tes traits, c'est ton nez et il me semble trop gros.
Pourquoi détruire la poésie par des remarques aussi laides ! Bah ! j'écris tout ce qui me vient. Dans quelques jours peut-être retrouverai-je Alexandre. Jamais !... entièrement. Je l'ai démoli avec cette sale réflexion. Les autres aussi peuvent renverser mes idoles par un mot, par une remarque quelquefois. Je leur en veux comme je m'en veux à présent, mais la chose est faite.
Quel dommage...