Lundi 17 septembre 1877
[Deux lignes cancellées.]
Dans le cas où la gretchen de Marx plairait à la postérité je prie de remarquer que ce tableau qui paraît étrange au premier abord, m'a fait rêver pendant trois jours sans cesse. Il est tellement la personnification du poème de Goethe que l'on ne peut l'admirer que si l'on a compris le poème qui aussi m'avait paru une... bizarrerie à la première lecture.
Il n'est pas possible d'être ainsi tyrannisé par les amitiés au moment de partir. Passe encore pour Mme Batourine qui est une connaissance de vingt-cinq ans, et qui, à ce que tout le monde ici dit, nous aime vraiment. Mais Mme Gerbel et ses filles, Mme Lisander et sa fille ! Depuis le matin chez nous... Les Lisander ne gênent pas, il y a des gens comme ça. Mais les Gerbel sont assommantes tout en nous adorant... A quatre heures nous envahissons la gare; 1 maman, 2 ma tante, 3 Dina, 4 papa, 5 Walitstky, moi enfin et trois domestiques, ça fait 9. Lautrec, 10, les Gerbel 15, les Lisander 17, Lanz 18, les Lieman 20. Que de baisers, mon empereur ! Fi ! je suis une horrible égoïste de me moquer de la bienveillance des gens.
Les Lisander et Lautrec nous accompagnent jusqu'à Eltville qui est à une heure de Wiesbaden.
Grâce à trois-mille-cinq cents baisers nous avons pris un train omnibus qui s'arrêtait plus qu'il ne marchait. Grand-papa, se croyant en Russie et dans sa voiture, criait, mais cela n'y faisait rien. Grâce à ces arrêts j'ai tant bien que mal vu, Cologne, Colonia Agrippina, une des villes les plus intéressantes du monde. Ces vieilles pierres, ces débris de colonnes noircies, me sont chères, amis, parents. Je les préfère à toutes les cathédrales gothiques du monde, pourtant celle de Cologne est d'une beauté vraiment saisissante bien que je sois dégoûtée de cette architecture par celle de Milan qu'on ne me fera jamais admirer et qui est si admirable à ce qu'on dit. Mais j'ai des antipathies pour les églises et les villes comme pour les hommes.
Je suis allée voir la maison de Rubens deux fois célèbre, ce dont vous instruit une plaque que j'aurais voulu arracher du mur si j'étais de la famille royale de France. Un médaillon de Rubens occupe le dessus de la porte cochère. J'ai demandé si on pouvait entrer dedans me souvenant de ma visite à la maison de Michel-Ange, il y a deux ans; maison conservée religieusement, ou l'on entre comme dans un temple et tant on est pénétré d'admiration pour le grand artiste qu'on n'a jamais l'idée de railler même l'armoire vitrée où sont serrées ses pantoufles. J'ai donc demandé si on pouvait entrer.
- la wohl, gewiss, répondit le cocher, da ist ein gutes restauration. Les misérables !
Pour me consoler, j'ai acheté un litre d'eau de Cologne et suis arrivée le soir même à Paris.