Deník Marie Bashkirtseff

Il y a deux choses à faire, en dehors desquelles il n'y a que l'aventure qui est dangereuse et le hasard sur lequel on ne peut pas compter. Se procurer une lettre de recommandation pour l'ambassade de Rome, ou, si c'est impossible, rester à Paris où l'on peut vivre entièrement inconnu à condition de n'aller ni au Bois ni à l'Opéra, ce qui m'est facile. C'est à quoi je me suis définitivement arrêtée et Madame ma mère aussi. Je suis restée toute la journée avec elle pour la faire agir, nous ne nous querellions pas et cela irait très bien si elle n'était pas malade, surtout dans la soirée. Depuis hier elle ne quitte presque pas le lit.
J'ai fait expédier la lettre au commandeur, avec trois ou quatre autres.
Hall m'écrit de Paris qu'elle a quitté à l'heure qu'il est. Il y a aussi une correspondance avec mon professeur Brunet, qui me fera le catalogue.
A quoi bon vivre ainsi ?..
Heureusement tout est fini, et si je n'ai pas la lettre je suis décidée de rester à Paris où j'étudierai et d'où pendant l'été j'irai m'amuser aux eaux. Toutes les fantaisies sont épuisées, la Russie comme les autres m'a fait défaut, je suis bel et bien corrigée et je sens que le moment est enfin venu de m'arrêter. J'ai près de dix-neuf ans, mais avec mes dispositions en deux années je rattraperai le temps perdu. Et plus j'attendrai, plus il sera tard et difficile. Ça c'est clair.
Ainsi donc, au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit et que la protection divine soit avec moi. Ce n'est pas une décision éphémère comme tant d'autres, mais définitive.