Mardi 7 août 1877
Pendant les deux heures que Rémy a passées chez nous j'ai été convenable et assez gentille, à quatre heures nous sommes allées dîner au cabaret russe en emmenant avec nous l'Américaine qui mange et qui boit que c'est un vrai plaisir.Et à huit heures, maman, Dina, grand-papa, Walitsky, Triphon, Prater et Renard, sont partis pour le bienheureux pays de Schlangenbad. Malgré toutes nos tracasseries on s'est attendri jusqu'aux larmes pour cette séparation de quinze jours.
Je suis rentrée très fatiguée et Hall est venue souper avec moi, c'est-à-dire que pendant que je mangeais un pigeon, elle mangeait un pigeon aussi, une tranche de galantine, et buvait une bouteille de champagne.
N'oubliez pas qu'elle a déjeuné à midi, dîné à quatre heures et redîné légèrement à six heures. Alexandre n'est qu'un enfant à côté de ce gangster surprenant. La demoiselle a dix-sept ans, très grande, énorme, blonde et belle. Hier je l'ai réveillée, à midi, et les cheveux défaits, cette figure grassement taillée dans de l'ivoire rose, ce corps immense, elle était superbe. Habillée elle a l'air d'un homme.
Nous parlons de Florence.
Vous croyez que je ne suis pas inquiète de la Russie ?! Quel est l'être assez malheureux, assez méprisable... pour oublier sa patrie en danger ?! Vous croyez que cette fable de la course du lièvre et de la tortue appliquée à la Russie et à la Turquie ne me fait pas de mal ?! Parce que je parle de pigeons, d'Américaine et d'Alexandre est-ce que je ne suis pas inquiète, sérieusement inquiète de notre guerre ?!
Pensez-vous que les cent mille russes égorgés seraient morts s'il n'avait fallut que mes vœux et mes anxiétés pour les défendre !!
Florence, Rome, Paris... peu importe car je suis desespérée ! J'ai perdu tout courage et tout espoir. Je n'attends plus rien !!!
Et c'est ce qui m'épouvante et c'est ce qui m'anéantit.
C'est avec terreur que je songe à un séjour à Paris, et avec désespoir à un voyage en Italie.
Attendons le retour des nôtres, la fin des cures et en attendant... oh ! en attendant... je vais tâcher de m'occuper, de lire, de rêver, de dormir !
Au lieu de ce qu'on avait droit et tort d'attendre... une existence comme la mienne !!!... Que Dieu vous en préserve, qui que vous soyez.
Peut-être faut-il s'en réjouir, Dieu m'en récompensera peut-être...
Vous savez pourquoi j'ai le cœur désespéré ?
Parce qu'il me semble que je ne puis plus plaire à personne. Et cette horrible, la plus horrible des craintes me rend pis que morte.
Julie de Benkendorff est assurément à la campagne, à la même époque de l'année à peu près elle y était quand j'ai passé par Berlin.
Oui... mais si je ne plais à personne ? !!!
[Note: Marie a écrit "Mardi 7 août 1877" mais c'est une erreur, le 7 août était un lundi]