Deník Marie Bashkirtseff

... "il traînait, abrutissait, gaspillait, compromettait tout dans les fatigues du jeu les plus énervantes, les plus basses, les plus honteuses des fatigues: Je comprends la pâleur, l'anéantissement même qui résultent des orgies et de l'amour des femmes; il y a dedans une énergie qui les relève, un résultat qui les poétises, une cause qui les excuse. L'âme y a eu un instant sa part; tous les sens y ont fait leur office: les yeux en voyant de belles formes; les mains en les touchant; les oreilles en entendant des mots d'amour, qui vrais ou faux sont toujours doux à entendre; la bouche en savourant à tort et à travers les vins et les baisers; l'odorat, en aspirant les parfums concentrés et mêlés de fleurs, des fruits et des femmes. Mais cette pâleur, reflet d'un tapis vert, mais ces paupières brûlées et rougies par un regard toujours fixe, mais ce dos voûté par la tension de la tête vers un seul point; mais ce tremblement nerveux né d'émotions qu'il faut cacher; mais cette orgie muette dans les parties inférieures de l'âme; mais ce concubinage monstrueux, stérile, d'un homme et d'une carte, est pour moi, pour tout être sensé, et à plus forte raison pour la femme qui doit en souffrir, une des plus repoussantes choses qu'il y ait..."
Voilà ce que chante Monsieur Dumas et ce que j'adresse à notre Alexandre. Seulement Alexandre peut me répondre que cela le regarde et ne le regarde pas attendu qu'il n'est pas exclusivement joueur, ce qui en effet serait monstrueux, mais il fait tout ce qu'admet et reproche son illustre homonyme, ce blagueur de Dumas.
Le jeu abrutit c'est vrai, mais je sais que j'aimerai bien le jeu.
Au fait pourquoi puis-je exiger autre chose ? Suis-je belle ? Non. Suis-je savante ? Non. Suis-je spirituelle ? Non. Eh bien pourquoi alors ? Suis-je d'une des premières familles de mon pays ? Non, mais d'une famille à procès et à scandales. Eh ! bien moisis, ma fille, de quoi te plains-tu ? A quel propos ses prétentions ? C'était bon à quatorze ans. A présent tu en a dix-huit et demi, tu dois comprendre les choses. Et je les comprends, mais [Mots noircis : qu'ai]-fait de mes talents ? Rien !
Fuyant de ville en ville toute sorte de chagrins, je n'ai eu le temps de rien faire ! Je suis une misérable ! Tuez-moi, Mon Dieu, si je dois vivre comme à présent !
Est-ce que je n'aurais pas mieux fait de quitter Nice, de m'installer dans une ville quelconque et d'y passer ces trois dernières années en étudiant !!
C'est ce que j'ai fait ! Je n'ai pas pu partir en 1875 parce que les miens étaient retenus par les papiers du procès, je me suis en allée en 1876; je suis venue à Rome ! C'est là que je devais rester. Eh bien je n'ai pas pu !! Je n'ai pas pu parce que j'y étais venue avec des illusions. Si c'était maintenant je ferais autrement...
A présent je ferais sagement les choses, j'irais à une station d'été où va la société de Rome; à la campagne, aux eaux on fait facilement connaissance, et puis selon que j'aurais réussi ou non j'irais ou je n'irais pas à Rome. A présent c'est trop tard.
Ou bien aller vivre à Rome tout à fait en étrangère, en artiste... Et à présent c'est trop tard ! !
Naples est une ville sans ressources et bête comme Nice. Florence est à demi-morte depuis que Rome est capitale.
###### Et si mon père voulait pourtant nous pourrions vivre à Rome !! Même à présent !!!!!!
Voyons, il est bien établi que je ne puis pas aller dans le monde à Rome. Bien, donc il ne faut pas y aller puisqu'il me serait odieux d'y être comme à Nice.
Il ne me reste que Paris, et au moins il n'y aura aucune désillusion. Je sais à quoi m'en tenir là-dessus. Je ne prévois pas autre chose que le Bois et l'Opéra.
Donc je ne bougerai pas durant le carnaval. A quoi bon se traîner on ne sait où et on ne sait pourquoi.
Mais on ne peut pas étudier ici comme là-bas !!! C'est connu ! Tout le monde le sait, le dit !!
On peut toujours mourir n'importe où et j'espère bien que Dieu me fera cette grâce !
Je veux m'amuser !
J'irai passer le carnaval à Naples, puis à Milan et puis j'irai à Londres.
Je veux vivre !!!
Toute la journée j'ai eu de grandes frayeurs, il me semblait qu'Alexandre allait se marier. En effet rien de plus sottement embarrassé dans ce cas que votre servante qui a crié "Alexandre" à tout le monde jusqu'à en embêter ses propres oreilles.