Deník Marie Bashkirtseff

[Continuation de la fantaisie du 14 juillet]
- Je vous ai déjà expliqué cela, Alexandre, ce que je vous ai permis est trop, est mal... mais ce n'est rien... ces caresses me déconsidèrent dans votre esprit malgré vous, mais... je vous aime tant ! Mais le baiser sur la bouche c'est l'abandon complet, c'est l'instant suprême; c'est le dernier mot de l'amour... [Rayé: et je [me] sentirais flétire si je le donnais même à vous avant d'être votre femme] C'est ce [Rayé que j'ai] qu'on a de plus précieux au monde... et je me sentirais flétrie si je le donnais même à vous avant d'être votre femme...
Encore six mois de deuil. Il doit partir demain ! A chaque séparation je me sens mourir. Et tant qu'il n'est pas près de moi je tremble de le perdre. Comme il me reprochait de l'oublier pendant ses absences, je me suis sentie étouffer de bonheur, par un mouvement que je fais il découvre sur mon cou la chaîne d'or sur laquelle je portais le portrait de mon mari.
- Ah ! vous l'avez encore sur vous, s'écrie-t-il ! avec une telle expression que je n'ai que la force d'arracher l'agrafe de ma robe et de lui montrer ce médaillon, son portrait, sans songer que je me découvre la poitrine. Il reste un instant immobile de surprise, joyeux de voir son propre portrait et aussi parce que... je suis bien belle... et puis tout d'un coup par un mouvement plein de respect et d'adoration il me couvre d'un châle de crêpe qui est tombé de mes épaules.
Je l'aime.
Plus de trois mois encore ! Il me trouve pleurant.
- J'ai des dettes. Je hais l'argent, j'en ai toujours besoin, c'est affreux !
Il semble si heureux de me voir dans cet état !
Pourquoi !
Encore deux mois ! Deux mois ! chaque jour je me réveille avec la crainte d'une catastrophe quelconque... je suis trop heureuse !
On parle de notre mariage. Le prince prussien courtise une héritière hollandaise et raconte que j'ai été sa maîtresse. C'est l'anneau de Polycrate.
Depuis trois jours je suis à Forence, Blanche est venue me prendre à Paris. La comtesse de Larderei nous a reçues à la gare. Maman et ma tante vont arriver. Dina va avoir un enfant. Walitsky va aussi venir avec grand-papa.
Je suis de plus en plus épouvantée de mon bonheur, il me semble que je rêve et j'ai une peur bleue de me réveiller !
Aujourd'hui Alexandre est tombé avec son cheval dans un fossé... Décidément notre bonheur est trop extraordinaire ! il n'est pas même blessé.
Est-ce possible ! C'est dans quatre jours !! A présent je ne puis croire que nous ayons attendu tant de temps !
Alexandre dit que je lui dois beaucoup de bonheur pour ce qu'il a souffert. Souffert ! Est-ce qu'il n'a pas été heureux !... et moi donc ?
- Si vous n'étiez sublime, vous seriez ridicule, me dit-il.
- Pourquoi ?
- Par quel coin touchez-vous donc à la terre ?
- N'avez-vous pas été comme moi ?
- Forcé par vous, oui mon empereur !
Et nous rions comme deux fous.
Marcuard s'est décidé à m'offrir un bouquet. Que de souvenirs de notre correspondance, de la jeune harpiste.
Rosalie me réveille à neuf heures, on me met une robe de damas blanc avec un corset brodé de perles et rien dans les cheveux qu'un voile de point de Venise qui me donne un air de Vénitienne moyen-âge avec ma robe dont l'étoffe a été déterrée par Worth je ne sais dans quel trésor. Je suis comme dans un rêve dont je suis tirée par une clause de contrat indigne !
Alexandre me reconnaît cinq cent mille francs de rente et ne s'en réserve que cent mille. Je proteste et je vois avec surprise que la comtesse ne m'approuve pas. Le notaire est abasourdi, la lecture est interrompue.
Alexandre demande à me dire deux mots.
- Ecoutez chère amie..., dit-il sèchement, - ce chère amie me surprend et me blesse.
- Si vous ne consentez pas, continue-t-il, je suis obligé de vous dire que je ne signerai pas. Ma mère approuve ce contrat, n'essayez pas de refuser. Vous me connaissez et ma famille me connaît aussi. Vous voulez donc notre ruine !
C'est si extraordinaire que je ne sais que penser.
Au bout d'une heure de discussions, que tous les invités admirent je parviens à diminuer de cent mille francs mes rentes. Il en aura deux cent mille ainsi. La comtesse m'embrasse et me répète que j'ai tort, elle assure que je dois veiller sur cette fortune et sur son unique propriétaire et dernier représentant de la famille.
Cette brusquerie d'Alexandre n'est qu'une délicatesse suprême et dont je l'avoue à ma honte je ne le croyais pas capable.
Nous avons signé ! Mon Dieu, ayez pitié de moi et m'ayant fait entrevoir une félicité surhumaine ne me punissez pas de vouloir escalader le ciel !
[Bas de page enlevé]
Oui, tout cela là-bas, dans la lune. Oui, là-bas je mourrais [Rayé: d'amour] pour Alexandre et je trouve des désespoirs insensés pour sa blessure, des joies célestes, des pâmoisons d'amour, des mots entrecoupés... ce n'est plus moi. Et ici je me porte parfaitement bien.
En voilà une blague !
Je raconte mal, mais j'invente bien. D'ailleurs comment puis-je raconter bien des choses qui ne me regardent pas.
Gloriae Cupiditate
Livre 73^ème^
depuis le dimanche 15 juillet 1877 jusqu'au dimanche 19 août 1877 Paris, boulevard Haussman 29
Hier j'ai recommencé à dessiner, mon atelier de voyage est dressé.
Nous parlions hier avec ma tante de Marcuard et de Dina. Je ne sais si je vous ai tenu au courant de cette cour bizarre. Marcuard n'a pas cessé de venir chez nous en devenant tout à fait froid, tout juste assez poli, avec Dina. Cela tient comme nous pensons, maman et moi, à ce qu'elle a tenu vis-à-vis de lui une conduite très bête. Tantôt elle se laissait baiser la main dans chaque coin commode et tantôt elle était coquette avec tous ces petits jeunes gens et ne lui adressait pas la parole. Ces farces-là réussissent quelquefois, mais très rarement avec des hommes sérieux, positifs, suisses et qui ont des idées de mariage.
Je suppose bien qu'il en avait, sans cela sa conduite serait par trop impertinente. Il ne disait pas de sucreries, mais se conduisait comme un honnête homme qui aime une jeune fille et qui ne cache pas ses intentions. Dina n'avait pas des manières convenables, vous vous imaginez facilement ce que cela peut être lorsqu'une personne naturellement lourde veut faire la légère. Dans tous les cas c'est un bien grand désappointement pour nous tous, que maman a beaucoup reproché à Dina.
Je reviens de la Madeleine où je suis allée avec la baronne pour voir les élégantes. Mais j'ai été volée sur ce point-là.
Je portais une robe de coton blanc, serrée à la taille par un galon égyptien. Des souliers de peau blanche. Un chapeau de paillasson avec une écharpe de crêpe blanc et un bouquet de muguets. Une grande ombrelle blanche tout unie, très plate. Impossible d'être plus simple.