Deník Marie Bashkirtseff

Mme de Bailleul nous mène chez la fameuse Dona Estephana, cartomancienne portugaise.
Et voici mot pour mot ce qu'elle m'a dit, mais elle commença par me dire que les cartes ne pouvaient dire que le passé et le futur qui se rattachent immédiatement au présent. Ce qui est donc le jeu de la personne enfin, car les personnes qui sont dans son jeu influencent les cartes. L'avenir appartient à Dieu. Et plusieurs autres choses fort sensées et honnêtes.
- Beaucoup d'ennuis, Oh ! beaucoup. De mauvaises cartes. Vous êtes tourmentée. Un chaos dans votre esprit. C'est un jeune homme qui vous occupe, vous l'aimez presque. Il vous a causé, vous cause et vous causera beaucoup de chagrin, mais vous l'aimez et il vous aime beaucoup. Seulement il est très mal entouré et très mal conseillé. Un petit homme^1^ surtout vous faisait du tort auprès de lui, mais ils sont en froid, et pour le moment il est avec un vieux. Ce jeune homme n'écoute pas les conseils mais malheureusement c'est le dernier venu qui a raison avec lui. Il est d'un caractère comme[nt] dirai-je ?.. Insensé, enragé, fou, il a été faux avec vous mais au fond il n'est pas mauvais . Il aime les chevaux... oh ! c'est une vraie passion.
[En travers: Vous aviez des moments où vous vous disiez vouloir mourir !
Vous pensiez eh ! bien puisque c'est ainsi je veux, j'aimerais mourir ! ]
Ce qui le préoccupe ce sont ses affaires horriblement embrouillées, il est je vous répète comme fou, il est... tout comme ça, tout furieux enfin. Mais ses affaires s'arrangent peu à peu. Les voici debout. Ah ! en voici un autre. C'est un homme sérieux, de trente à quarante ans. Un caractère parfait, distingué, galant homme, homme du monde; assez riche, très belle position; il n'est pas tout à fait en civil, il porte une espèce d'uniforme. Vous n'êtes pas mariée, ou si vous êtes mariée, l'autre jeune homme est votre mari c'est lui que vous aimez. Non ! vous n'êtes pas mariée. Et il y a entre vous et le jeune homme fou une rupture, des ennuis, de l'éloignement. Vous avez commis des^2^ imprudences, un coup de tête, une extravagance pour lui. Et il ne vous en est pas reconnaissant, oh ! mais pas du tout. Et pour votre avenir ce n'est pas de son côté que vous devez regarder. C'est du côté de l'homme sérieux. Il se rapprochera de vous sans penser au mariage et il finira par vous demander et vous pourrez l'épouser. Ce serait un mariage plutôt d'honneur que d'argent. Voyez-vous ! les épées tout autour du jeune homme, jamais de calme avec lui, tandis qu'autour de l'autre quelles belles cartes !
Voilà qui est curieux... vous ne souffrez ni de cœur ni pour de l'intérêt, vous souffrez à cause de votre position. C'est votre position qui vous tracasse et ces chagrins dureront jusqu'à l'arrivée de l'homme sérieux, du parfait caractère. Il peut les faire cesser à l'instant, si vous l'épousez. Il est très haut placé. Gardez-vous des coups de tête ! Vous^3^ en avez fait un qui a très mal impressionné le jeune homme, ne faites pas le second que je vois ici ! C'est que vous en êtes capable, lorsque vous voulez quelque chose vingt-quatre heures c'est trop long, vous vous mettez dans des états ! Vous vous rendez malheureuse par votre imagination, vous vivez d'imagination.
Oh ! vous êtes artiste, vous peignez, vous êtes musicienne, vous avez une habilité incroyable dans les mains. Voyez encore l'imagination ! Vous vous êtes imaginée trois passions, vous avez imaginé avoir aimé^4^ trois fois ou bien vous aimerez trois fois. Mais je vous répète c'est toujours la tête, le cœur n'y entre que pour bien peu. Vous ferez beaucoup de conquêtes.
Vous vivrez plus de quatre-vingt-dix ans. Somme toute vous avez la main heureuse. [Rayé:: Elle lisait d'abord dans les cartes, ensuite dans la main.] Vous triompherez bientôt, vous sortirez victorieuse mais la satisfaction du cœur ne viendra qu'après celle de l'amour-propre.
Elle disait moitié des cartes, moitié de la main.
Plusieurs choses sont justes, tout est juste et ce ne sont pas des lieux communs.
- 1. Melissano ou Torlonia.
- 2. Aquarium, Monaco.
- 3. Audiffret, Antonelli, Alexandre.
Je n'explique pas le reste, c'est trop clair.
Je ne sais pourquoi j'ai été agitée en écoutant la sorcière et le suis encore chez mes fournisseurs qui me martyrisent.
Mme de Bailleul ou Bayole est allée je ne sais où et ma tante, la baronne et moi allons au Bois. Cette prédiction n'a pas laissé que de me contrarier tout le temps et ce non positif me glace comme tout ce qui est, ou semble irrévocable. J'ai vu de Gonzalès père et fils, et enfin Cassagnac ! Je ne sais comment il a pu nous reconnaître, il y a si longtemps, et puis j'étais en noir et de loin, aux Champs-Elysées. Il eut l'air tout surpris et salua très bas après une légère hésitation.
Cette prédiction me contrarie au point de me faire réavoir quelques-uns de ces instants vraiment très désagréables comme à l'hôtel du Louvre. Et de retour à la maison j'ai fait des rêves assez tristes et j'ai fini par me lever debout au milieu de la chambre en me disant : Eh ! bien, n'importe, je l'aurai quand même ! Il ne m'aime pas, ce sera affreux de mendier son... attention, mais je le veux au point de m'humilier !
En rêvant je finis toujours par me le représenter amoureux, par conséquent tout autre. La prédiction me rappelle à la réalité, la réalité c'est Alexandre tel que je l'ai connu et aimé... de là de tendres souvenirs qui m'humilient. Car enfin, rien de plus embarrassé, de plus humilié, de plus misérable qu'une femme dédaignée. N'en parlons pas.
Vous avez lu la lettre de mon bon ami Marcuard ?