Lundi 18 juin 1877
J'ai reconduit les miens à la gare et je suis allée chez les Anitchkoff avec Dina.Nous avons parlé de Larderei. M. Anitchkoff voulait toujours que je l'épouse, je niais des mains et des pieds comme vous le pensez bien. Il fait beaucoup de vent, ce qui me rend toute drôle.
Cette espèce... d'Audiffret a donné à déjeuner à Alexandre, à Torlonia, à d'Aspremont et au vicomte de Plancy.
Vous croyez que Torlonia n'a rien dit de nous, de moi et du déguisement ?
Je ne comprends pas ce que j'écris. Dix-sept bougies brûlent dans la chambre bleue, quatre ici, tout est illuminé, je lis je ne sais plus quoi et de temps en temps vais me rouler par terre avec Prater, Pincio et Bagatelle.
Je pars demain, cette pauvre Bagatelle... est un bulldog d'une force prodigieuse, auquel j'ai défendu de couper les oreilles, ce qui au lieu de la férocité naturelle à la race, lui donne un air de bonhomie infinie. Elle n'est la favorite de personne, presque persécutée et son air humble me touche comme une grande infortune. Vous vous rappelez, n'est-ce pas, de Bagatelle achetée à Paris, écrasée et guérie à Spa ?
Je suis légèrement nerveuse et endormie, comme si j'attendais quelque chose.
Partir en se disant : pour toujours donne un certain froid et inquiète. Les regrets que je laisse et que j'emporte me font venir les larmes aux yeux... Mais je ne pleure plus comme avant. Depuis mon arrivée à Naples je n'ai pas pleuré plus de trois fois.
Je viens de jouer de la mandoline assise dans ma coquille comme Amphion... ou je ne sais plus quelle poétique créature. Rosalie assise par terre me parlait de la méchanceté de Torniole i.e. Torlonia et de la distinction d'Alexandre et du charme de sa famille.
Par moments je crois que lui et moi c'est la même chose et par moments je suis tout étonnée de parler de cet étranger qui est là-bas quelque part à Monaco, je ne sais où, avec lequel je n'ai aucun rapport.
Pincio au milieu du satin bleu et de dentelle blanche est d'une élégance fabuleuse comme chien.
Enfin voici le retour de Monaco, si impatiemment attendu. Larderei n'a pas salué ma tante, il dit à maman qu'il savait que l'antipathie était réciproque entre lui et ma tante. Maman qui a reçu pendant toute la soirée ses confidences est défaite. Il n'aime pas même sa mère.
- "J'ai tout dépensé, ma fortune, ma santé, ma vie".
Il est ruiné, il cherche à se marier ou bien il veut se tuer; maman est désespérée de ce dégoût de tout, de ce cœur vide, de cette âme desséchée, de cet esprit perverti et désolé et désespéré.
Mais le mieux c'est d'écouter à la porte, j'ai fait comme l'autre fois. Je ne sais quel triste plaisir on a à écouter le récit de ses malheurs. On me plaignait, on disait qu'avec mes aspirations, mes désirs je n'avais en réalité que misères et tourments, et que pour effacer les amertumes que j'ai eues jusqu'à présent, il n'est pas de bonheur assez grand en ce monde. On répéta que je suis amoureuse d'Alexandre et qu'il ne veut même pas me connaître. Je ne saurais jamais dire combien cette phrase me blessa, et j'écoutais encore. Alexandre raconte qu'on lui a proposé des fiancées mais qu'elles n'ont pas voulu de lui, mais qu'il lui en reste encore une à essayer en Suisse. Il raconte tout à maman, qui le calme, à ce qu'il dit. On me jette tellement à la figure qu'il me déteste que je n'ose plus rien dire et que je me sens impitoyablement humiliée...
- Ne vous effrayez pas, Madame, dit-il, si dans quelque temps vous apprenez ma mort; prévenez aussi Mlle Marie.
Si au moins c'était sérieux. Toutes ces paroles désespérées, toutes ces histoires d'anéantissement moral et physique m'ont énervée, je me sens anéantie moi-même et misérable ! oh ! Misérable II! Il me déteste; qu'est-ce qu'ils veulent dire par là ? Pensent-ils guérir cet amour qui n'existe pas ? Tout ce qu'ils font c'est de me désespérer et de me rendre profondément misérable, de me dégoûter de moi-même jusqu'à en mourir.
Tant qu'il s'agit de Larderei ce n'est encore rien, c'est quand je pense à tout le reste que je... suis je ne sais comment ! Je n'entrevois rien d'heureux, rien de consolant; j'ai peur, une peur superstitieuse, épouvantable !
Cette douleur terrible me donne quelque temps de repos, plutôt d'abrutissement, pour me donner la force de souffrir comme pour la première fois, le jour où comme aujourd'hui le nuage crève.
Demain... demain je m'oublierai de nouveau.
Entendre ceux qui ont l'habitude de me soutenir, désespérer de mon sort voilà ce qui m'a anéantie...
Et cet Alexandre à présent... mais puisque je ne l'aime pas qu'est-ce que cela me fait ? Je ne sais rien moi-même, je m'intéresse à lui, je partage tous ses actes, ennuis, toutes ses misères. Mon Dieu, si j'avais de l'argent II!
Il m'a fait entendre cent fois par maman, qu'il était bien fâché d'être aimé parce qu'il ne le pouvait pas lui-même. Il veut refaire sa fortune et cela le tourmente, le préoccupe.
Je ne veux plus que ma mère joue ce rôle misérable pour venir me raconter quelques... bêtises.
Je ne sais comment expliquer, que dire, que Rosalie me laisse seule je pleurerais peut-être.
Alexandre me plaint ! J'en suis folle de chagrin.
Non, ne me croyez pas malheureuse, c'est seulement ce soir; puisque je vous ai dit que je ne craignais rien, ni mariage, ni mort, pourvu que je ne change pas d'idée seulement.
Je souffre beaucoup, sans pouvoir dire comment, je me tourmente et cela me fait plaisir.
Quand je pense à moi, mon cœur se fend de pitié !! Dieu si j'y pouvais quelque chose.
Mon Dieu.
[En travers: Il me semble que c'est ma mère qui porte malheur ! Elle se fait toujours l'amie de ceux avec qui j'ai des démêlés. Elle me porte malheur et je crains de la détester.]
Si je m'habituais bien mais là bien, à l'idée d'être malheureuse je serais tranquille. Mais je l'oublie toujours et chaque fois qu'on me le rappelle cela me semble si nouveau et si terrible que je me désespère comme la femme la plus heureuse du monde à sa première contrariété.